‹ Jean De WittChapitre 138 sur 264 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

un grand rôle à remplir, pendant la durée de son ambassade en France. Sa roideur un peu hautaine pouvait lui nuire , et Fart des ménagements lui fit quelquefois défaut ; mais il joignait à une opiniâtre persistance de caractère les ressources d'un esprit fertile en expédients et d'une parole qui n'était jamais à court de reparties; les agréments de la conversation, l'aisance des manières, aussi bien que les connaissances les plus variées, complétaient ses mérites diplomatiques. Ayant de lui-même une haute opinion, il ne se laissait pas intimider par la majesté royale. Après avoir tenu tête avec un imperturbable sang-froid au roi de Suède Charles-Gustave, il ne se trouvait pas plus embarrassé pour traiter avec Louis XIV, au milieu des pompes de Versailles, sans s'assujettir scrupuleusement à l'étiquette monarchique. Le roi de France s'étant un jour pris à rire d'une expression incorrecte qui lui échappait : « Sire « , lui répondit-il, u si je m'en suis servi , c'est pour enrichir la langue française. » Il avait le don de l'à-propos : les ministres du roi lui reprochant avec raillerie de ne plus accueillir leurs déclarations avec la confiance qu'il leur témoignait au début de son ambassade, il les plaisanta à son tour. « En arrivant ici « , leur dit-il, «chrétien réformé, je croyais qu'on se sauvait par la foi; mais maintenant, en vivant au milieu des chrétiens catholiques, je crois qu'on ne se sauve que par les œuvres ^ ^ Fier d'être un bourgeois d'Amsterdam, il se glorifiait d'avoir mis de pair avec les plus grands rois la république qu'il servait.

Les ministres des Etats généraux trouvaient la France non-seulement affranchie du joug des factions, mais encore délivrée par le traité des Pyrénées de la guerre étrangère qui entretenait les dissensions intérieures. Mazarin, arrivé à la fin de sa carrière, venait de pacifier le royaume et d'en reculer les frontières. Il avait triomphé delà Fronde et imposé la paix à l'Espagne, à laquelle il reprenait sa plus belle conquête, le grand Condé, dont les dissensions civiles avaient fait si tristement l'auxiliaire des ennemis de la France. Mazarin pouvait dès lors mourir en repos ; il laissait la couronne à un jeune prince de vingt-deux ans, ambitieux de gouverner luimême, et qui s'était préparé à exercer le pouvoir royal. Van Beu-

ï KoCH, Dictionnaire biographique , article Van Beuningen.

286 JExIN DE WITT.

ningen vantait " la promptitude, la netteté, le jugement et la raison qu'il employait dans l'expédition des affaires , l'aménité de son abord, sa patience pour écouter, l'art qu'il avait d'exprimer ses pensées avec une force et souvent avec une éloquence qui surprenait ceux qui l'entendaient parler en maître sur les affaires publiques ^ w . Il savait à la fois se faire aimer et se faire craindre.

En prenant lui-même la direction de son royaume, Louis XIV donnait satisfaction aux vœux de ses sujets qui, passés par l'agitation stérile des factions, préféraient être gouvernés par un souverain plutôt que par des ministres. Il tenait en quelque sorte sous son sceptre la nation tout entière, volontairement assujettie à un maître. Une fois Mazarin mort* etFouquet disgracié', il n'avait plus à attendre de ses conseillers que l'obéissance à ses volontés. Les États généraux n'en devaient pas moins se préoccuper de la ligne de conduite que ses ministresl'engageraient à suivre dans la direction delà politique extérieure. La charge de secrétaire d'Etat des affaires étrangères continuait à être occupée par Loménie de Brienne, resté fidèle aux vieilles traditions de la diplomatie française en faveur des Provinces-Unies, ce et auquel Louis XIV reprochait, en badinant, d'être un véritable Hollandais ^ « . Deux autres ministres partageaient ses sentiments : c'étaient le chancelier Séguier et le secrétaire d'Etat de la guerre, Michel Le Tellier, qui venait d'être autorisé ^ par Louis XIV à s'associer, avec droit de survivance, son jeune fils Louvois, dans lequel les Provinces-Unies devaient trouver plus tard leur implacable ennemi. Ils étaient énergiquement appuyés par le maréchal de Turenne, directement rattaché par sa mère, Isabelle de Nassau, fille de Guillaume I"le Taciturne, à la famille des princes d'Orange, sous les ordres desquels il avait fait ses premières armes, dans la guerre de l'indépendance. Les services qu'il avait rendus à la cause royale pendant la Fronde lui assuraient la reconnaissance de la cour de France, et il paraissait disposé à user de son crédit, dans l'intérêt de la république ®.

1 L. Van Beuningen à de Witt, 18 mars 1661.

^ 9 mars 1661.

^ 3 septembre 1661.

4 L. Boreel à de Witt, 16 mars 1662.

5 24 février 1662.

^ L. Vaa Beuningen à de Witt, 14 janvier 1661.

Page 1