‹ Jean De WittChapitre 139 sur 264 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Toutefois, une politique nouvelle, celle de l'hostilité contre les Provinces-Unies, commençait à trouver faveur. Elle était encouragée par deux ministres, dont l'un voulait établir la domination commerciale de la France , et dont l'autre était résolu à lui assurer de nouveaux agrandissements de territoire. C'étaient Colbert et de Lionne, tous deux légués par Mazarin à Louis XIV, et qui complétaient avec Le Tellier le triumvirat ministériel des premières années de son règne.

Colbert, fils d'un marchand de Reims, avait été employé au service du cardinal, qui avait su deviner et apprécier ses mérites. Ennemi de Fouquet, il avait contribué à sa perte et l'avait supplanté. Ne connaissant d'autre distraction que les affaires publiques, auxquelles il consacrait seize heures par jour , aussi dur pour lui-même que pour les autres, à la fois opiniâtre et impérieux, il avait su plaire à Louis XIV en se contentant d'une situation subalterne, avant d'être investi du titre de contrôleur général*. Assuré de la confiance royale, Colbert pouvait poursuivre en toute sécurité, avec les ressources de son génie, l'exécution de ses grands desseins. Il avait entrepris d'être le créateur de l'industrie et du commerce de la France. Il multipliait les manufactures, et jaloux de mettre le marché français à l'abri de la concurrence, prétendait le fermer aux produits étrangers par des impôts onéreux. En outre, pour favoriser la navigation et donner l'essor à la marine marchande, il encourageait la fondation de grandes compagnies qui, dans la Baltique, dans les Indes occidentales et en Orient, devaient faire échec à la domination longtemps incontestée du commerce hollandais. Il était donc disposé à traiter la république en rivale plutôt qu'en alliée. Hugues de Lionne ^, gentilhomme du Dauphiné, neveu de l'ancien secrétaire d'Etat Servien, devait, comme Colbert, sa fortune à Mazarin. Nommé secrétaire des commandements d'Anne d'Autriche, chargé de préparer la conclusion du traité de paix entre la France et l'Espagne , négociateur habile et heureux de la ligue du Rhin, il avait aisément obtenu, après la mort du cardinal % la direction des affaires étrangères *, qui lui fut officiellement donnée

2 Né en 1611.

* 11 en fut d'abord chargé, en qualité de ministre d'État.

quand il recueillit en qualité de secrétaire d'État ^ la charge de Loménie de Brienne. « Laborieux, quoique aimant les plaisirs, il avait Tesprit aisé, souple, adroit et inépuisable en ressources ^. î) Pratiquant en maître l'art de la corruption diplomatique, sachant le prix des consciences dans toutes les cours, il s'était familiarisé avec les mœurs, les langues, la politique et les intérêts des différentes nations de FEurope. Il pouvait donc facilement servir par ses négociations les ambitieux desseins de Louis XïV et contribuer ainsi à la grandeur de son règne. Impatient de profiter de la faiblesse de la maison d'Autriche, pour reprendre Fœuvre interrompue de Richelieu et de Mazarin, et donner les Pays-Bas à la France, il n'espérait guère trouver les Etats généraux favorables à cette œuvre d'agrandissement, et était résolu à se passer au besoin de leur concours, pour l'annexion qu'il convoitait.

Aussi les offres de renouvellement d'alliance proposées par les Etats généraux avaient-elles été jusqu'alors éludées. L'antagonisme politique des deux gouvernements, dont l'un était fondé sur les maximes du pouvoir absolu, et l'autre sur les principes de la libre discussion des affaires publiques, mettait d'ailleurs obstacle à un rapprochement, en rendant fréquentes les occasions de froissement entre le roi et la république. La correspondance inédite du cardinal Mazarin avec l'ambassadeur de France à la Haye, de Thou, donne la mesure des exigences du gouvernement français : il demandait aux Etats généraux de défendre à leurs sujets, sous des peines rigoureuses, « d'imprimer à l'avenir aucun livre qui regardât la France, sans avoir obtenu l'autorisation préalable du ministre du roi ^ » . Les Etats , malgré leur bon vouloir, ne pouvaient se soumettre à de telles prétentions.

D'autres dissidences étaient encore plus nuisibles aux négociations. L'édit de 1659, qui avait interdit aux navires étrangers de faire le commerce dans les ports de France, à moins d'un écu par tonneau, provoquait les réclamations énergiques des Provinces-Unies. Elles prétendaient que leurs habitants, ayant été exemptés par Henri IV du droit d'aubaine qui empêchait les étrangers de recueillir les successions ouvertes en France, devaient

^ Février 1663.

2 Louis XIV, Mémoires, t. I", p. 32 et 33.

3 Résol. États de Hollande, 39 novembre 1660.

Page 1