‹ Jean De WittChapitre 14 sur 264 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

les affaires publiques de son temps adressait à son fils, Jérôme de Beverningh, ' sont comme un touchant modèle de la correspondance domestique de Tépoque. « Je ne veux pas « , lui écrivait-il quand son fils avait seize ans, « que vous perdiez la moindre parcelle de temps, car pour faire de vous un homme tant soi peu distingué, il n'y a rien qu'il faille plus considérer que le bon aménagement de vos journées. Je suis sans cesse occupé de vous et de vos études, et je désirerais bien que votre application à lire et à relire les bons auteurs fût égale à mon souci. Plus vous saurez, plus vous voudrez savoir; c'est seulement après avoir lu un bon auteur deux, trois, même quatre fois , que vous en goûterez complètement la douceur. Si vous vous réglez d'après le contenu de cette lettre et que j'en reçoive le bon témoignage, mon affection pour vous en augmentera, et je ne vous laisserai manquer de rien qui puisse vous être utile, comme votre bon père *. »

Il l'engageait à ne pas se presser de quitter l'école latine, le collège du temps, pour se rendre à l'université de Leyde. (t Tenez pour incontestable' î) , lui écrivait-il, ce que les hautes études ne donnent pas la science à ceux qui n'ont pas déjà rudement travaillé et qui n'ont pas commencé par marcher, avant de vouloir courir. Il ne faut pas que vous soyez de ceux dont les professeurs disent : Accipiamus pecuniam et admittamus asinum. D'ailleurs, la vie est chère à Leyde, et ce que je consacrerai à votre dépense, je devrai l'économiser et le retenir à vos sœurs, ce que je ne ferais pas, si je ne devais pas attendre beaucoup de vous. )> Les hautes visées d'ambition paternelle se trahissent dans cette autre lettre *, destinée à encourager le jeune étudiant, un jour où il devait prononcer un discours devant ses maîtres et ses condisciples. « Je souhaite n , lui écrit son pèrej, « que vous en retiriez de l'honneur; n'y épargnez ni peine ni travail. Ayez devant les yeux que je saurai quelle a été votre capacité dans cette circonstance, et combien il me sera agréable que vous en receviez des éloges. Pensez que c'est votre première action publique. Qui sait à quelle fin le Seigneur peut vous avoir fait naître? » Heureux ceux qui ont

^ Getle correspondance a été mise au jour par le zèle curieux d'un des plus infatigables érudits dont s'honorent les Pays-Bas, M. Schotel. Jetsover Beverningh, 1847.

2 L. 30 juin 1630.

3 L. 22 juin 1631.

^ L. 6 seplcmbre 163î>.

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entendu les accents à la fois tendres et doux de ces voix qui sont les bonnes conseillères de la \'\e; plus heureux encore ceux qui, comme le jeune homme auquel elles s'adressaient , ont su en profiter!

Les habitudes de vie sédentaire entretenaient, comme un culte domestique, les sentiments de famille. Dans l'un des tableaux du temps, deux femmes sont assises; la vieille mère écoute, la plus jeune lit la Bible; entre elles, Tenfant dort dans le berceau. Le père est absent, mais voici sa place qui est réservée au foyer, et c'est avec confiance que son retour est attendu. Il semble qu'on dise, en pénétrant du regard entre ces murs ornés sans faste, éclairés par Làtre qui flamboie : ce Le bonheur est là. ))

Les libertés dont les Provinces-Lnies jouissaient ne contribuaient pas moins que les mœurs privées au sort heureux de leurs habitants. Les croyances religieuses n'y souffraient pas du régime d'oppression protestante qui, sous la république de Cromwell comme après la restauration de Charles II, ne cessa de prévaloir en Angleterre. La guerre contre l'Espagne et le souvenir des persécutions exercées par Philippe II n'avaient pas empêché le fondateur de Tindépcndance, Guillaume ï", de faire respecter les droits des catholiques Malgré le fanatisme intolérant des principaux sectateurs de la religion réformée, la liberté religieuse était le but persévérant qu'il avait poursuivi. Devenu de catholique à peu près indifférent, protestant fervent, il avait tenu à ne pas laisser inquiéter les croyances de ses anciens coreligionnaires.

Toutefois les exigences de Poriliodoxie protestante se manifestaient encore d'une façon impérieuse et vexatoire. Ainsi, le grand pensionnaire de Witt était chargé par les Etats généraux de demander compte à l'envoyé de la république en Pologne de sa présence aux cérémonies catholiques qui avaient accompagné le couronnement de la reine, et à la messe qu'on présumait avoir été célébrée. Il ne lui dissimulait pas u le mécontentement que les Etats éprouveraient, s'ils apprenaient qu'il y eût assisté à genoux et découvert, ou en témoignant n'importe quel honneur, au risque de donner scandale, en ce pays, à ceux de la religion réformée ^ î) . La tolérance religieuse dont le gouvernement français, fidèle encore

» L. de Witt, 18 novembre IGTO, — WiGQUKFoax, t. IV, p. 81, notes. Chais Van Buren.

aux promesses de l'édit de Nantes, donnait le louable exemple, laissait beaucoup à désirer dans les Provinces-Unies. Tandis qu'on voyait en même temps cinq protestants maréchaux de France : La Force, Chatillon, Gassion, Rantzau, Turenne, les catholiques des Provinces-Unies étaient exclus des charges publiques, même des charges municipales. En outre, le libre exercice de leur culte était i soumis à de nombreuses restrictions. Ils ne pouvaient avoir d'évêques ; ils devaient se contenter pour églises de maisons particulières, qui n'étaient distinguées des autres par aucun signe extérieur, et dont quelques-unes subsistent encore aujourd'hui. S'ils faisaient célébrer la messe chez eux , ainsi qu'en usaient les ambassadeurs des puissances catholiques, ils ne pouvaient y admettre d'autres personnes que celles de leur maison.

Il est vrai que les ordonnances qui prenaient place dans le recueil des édits n'étaient guère suivies d'exécution. « Dans les plus grandes villes de Hollande, hors Leyde ^^ , écrit l'ambassadeur de France Chanut^ « on dit la messe ouvertement, et le magistrat s'y prête, moyennant une petite contribution. 5) A Amsterdam, les magistrats de la ville restituaient une église aux catholiques qui y étaient nombreux^, leur reconnaissant ainsi l'exercice public de leur culte, et Louis XIV, à l'intercession duquel ils avaient accordé cette satisfaction, en remerciait « ses très-chers et bons amis les magistrats d'Amsterdam v. Les États de Hollande, plus tolérants que ceux des autres provinces, se montraient même disposés à employer des catholiques à leur service, et ils auraient dit volontiers de ceux qui les servaient ce que disait plus tard de lui-même le comJe de Tilly, officier de leur armée : « Si l'àme est papiste, l'épèe n'en est pas moins gueuse. » « Les catholiques qui sont dans les provinces 55, écrit encore un ambassadeur de France, ce n'ont jamais joui d'une si grande liberté, et je les exhorte, autant que je le peux, à en user avec retenue et discrétion, afin de la conserver ^ 5) Quant aux juifs, leur active participation au commerce, qui faisait apprécier leurs services, les protégeait contre tous les mauvais traitements : loin d'être inquiétés, ils avaient la pleine

1 Mémoires de Chanut, 1G55. Archives aff. étr.

'^ De Thou, ambassadeur de France, en portait le nombre à 30,000. L. de Thou, 20 décembre 1657. Archives aff. étr. ^ Id.

jouissance de leurs synagogues. Quoiqu'il n'y eût qu'une religion dominante dans la république, le calvinisme, dont les églises étaient entretenues, les pasteurs payés et toutes les dépenses couvertes par l'Etat, la liberté religieuse s'acclimatait ainsi sur le territoire des Provinces-Unies et y jetait d'indestructibles racines. Le respect des droits de la conscience n'aurait peut-être pas suffi pour la faire reconnaître; mais elle était sous la sauvegarde de l'utilité publique. « Aucun meilleur moyen n'existe », est-il déclaré dans un important ouvrage du temps *, a pour attirer les citoyens de tous les pays et les faire s'établir en Hollande, que de les y laisser maîtres de professer leur religion. i)

Les croyances avaient plutôt gagné que perdu à cette liberté qui faisait vivre dans un pacifique voisinage les églises, les temples, les chapelles, les synagogues. En regard du brillant épanouissement de la religion catholique qui se montrait en France pleine de sève, riche en œuvres bienfaisantes et reine des cœurs, même les plus mondains, l'austère discipline du calvinisme avait, dans les Provinces- Unies, marqué de son empreinte l'éducation des âmes : c'était une foi religieuse trempée dans les épreuves encore récentes de la persécution, fortifiant les consciences par la pensée toujours présente de Dieu et de l'éternité, et qui, tout insuffisante qu'elle pût être, alimentait comme une source féconde l'attachement aux devoirs de la vie privée, ainsi que la fidélité aux obligations de la vie publique. Au lendemain des grandes batailles navales, l'une des sœurs du grand pensionnaire de Witt écrivait à son neveu ^ : ce Un simple matelot nous a dit : Nous avons combattu, mais c'est Dieu qui nous a donné la victoire, et nous remercions sa paternelle providence pour notre conservation. Nous avons été étonnésd'entendre un homme si rude parler d'une façon si pieuse; mais un des lieutenants nous a dit que la piété était commune dans toute la flotte, en nous racontant que, pendant le combat, dès que les matelots avaient un moment pour se reposer, ils se mettaient à genoux pour demander à Dieu sa bénédiction. » Les sentiments religieux conservaient ainsi sur ces populations maritimes leur efficace et salutaire empire.

* Principes et maximes politiques de Delacourt, première partie, ch. ix. 2 L. Maria de Witt à sou neveu Van Voort, 25 juin 1666. Voir dk Jongb, HiS' toire de la marine néerlandaise.

La liberté de la presse s'était encore fait une plus large place que la liberté religieuse dans les mœurs publiques. Elle avait trouvé dans les Provinces-Unies son berceau; elle y avait fait naître les premières gazettes privées, bien différentes des publications faites par les gouvernements eux-mêmes, telles qu'était en France la Gazette de France. C'étaient notamment la Mercure hollandais ^ la Gazette d'Amsterdam^, les Nouvelles extraordinaires de Leyde, les Gazettes de la Haye, rie Rotterdam, et la Gazette de Haarlemj, dont le journaliste Abraham Casteleyn avait une renommée européenne. Elles paraissaient en format moyen, à deux colonnes, d'abord une fois, puis deux fois, plus tard trois fois par semaine, et donnaient des nouvelles de tous les pays, dont leurs correspondants entretenus à grands frais leur rendaient compte. Elles n'étaient destinées primitivement à aucune polémique et ne visaient qu'à satisfaire la curiosité du public, mais elles n'en donnaient pas moins des révélations piquantes et hardies, et rendaient compte des affaires d'Etat, sans aucune crainte de scandale ou d'indiscrétion. Elles dévoilaient, en quelques lignes d'annonces, les projets de guerre ou d'alliance, découvraient les mystères diplomatiques, soulevaient le voile des intrigues de cour et dénonçaient les abus, inaugurant ainsi , sous des apparences humbles et modestes, cette garantie précieuse de la publicité déshonorée souvent par de honteux excès, mais sans laquelle il n'y a pas de peuples libres ^ u La Gazette 55 , dit Bayle, «est le véhicule de toutes les médisances de l'Europe , et c'est une menace qui a cours que celle-ci : Je te ferai coucher sur la Gazette de Hollande ^. ^j C'était déjà une puissance qui ne connaissait pas de frontières. " A Constantinople, à Smyrne, au Caire, dans le Levant, dans les deux Indes, 15 écrit un contemporain, « on lit les gazettes hollandaises comme à la Haye et dans les cafés d'Amsterdam. 55 «Les républiques, » ajoutait-il, «sont plus favorables à ce genre de commerce que les monarchies, où il semble que la maxime d'État exige qu'il n'y ait qu'une seule volonté et une seule gazette ^ . »

Aussi les dépêches diplomatiques du temps * font-elles connaître

* Voir les Gazettes de Hollande et la presse clandestine au dix-septième et au dix-huitième siècle. Hatin, 1873.

2 La Gazette de Hollande n'était qu'un nom générique.

3 Lettre de l'abbé Bianchi au prince de Beaumont-Vintinillc. Hatin, p. 30.

* L. Louis XIVàd'Estrades, 28 mai 16C6. L. Lionne, 20 déc. 1C68. Arcbivesaff. ëtr.

les plaintes souvent renouvelées du gouvernement français qui ne pouvait supporter Tindiscrète témérité des gazetiers et pamphlétaires, et réclamait sans cesse qu'on leur interdît de se jouer impunément de la réputation des monarques. « Enquérez-vous sous main, sans qu'il y paraisse « , écrivait Louis XIV à d'Estrades *, «qui est un certain Italien, Génois de nation, qui demeure à Amsterdam, qui se mêle d'envoyer des gazettes écrites à la main, et fabriquées avec beaucoup d'impudence, sur Tétat de mes affaires et de mes desseins; et si vous en découvrez quelque chose, vous m'en donnerez avis, avant que de rien faire pour réprimer Tinsolence de ce galant homme. « Les ambassadeurs de Louis XIV étaient obligés de répondre que, dans une république, la liberté de parler et d'écrire n'était pas châtiée comme dans un royaume, et ils représentaient qu'il fallait en prendre son parti ^. ^ On se passerait ici de toutes choses 1), écrivait l'un d'eux ^, « plutôt que des gazettes, qui font l'entretien des chariots et des bateaux. »

Les pamphlets étaient encore plus multipliés que les gazettes. Les volumineuses collections dans lesquelles ils sont conservés, telles que la Collection Duncaniana, font connaître le grand nombre et la diversité de ces publications presque journalières qui sont comme le vivant témoignage de l'activité souvent passionnée de la littérature politique du temps. Cette liberté était quelquefois tempérée par des rigueurs intermittentes provoquées par les réclamations diplomatiques, les exigences de la paix publique, ou par la nécessité de réprimer les violences de la calomnie. Mais elle ne s'en exerçait pas moins avec une franchise d'allures qui permettait, sans' aucune gêne, le jugement des hommes et des choses. «Il n'y a ici nul châtiment )) , écrivait un ambassadeur français*, « pour ceux qui donnent de mauvaises impressions contre le gouvernement. 5)

La constitution de la république se prêtait à cette publicité. La liberté de la presse n'avait rien à craindre, dans les Provinces-Unies, ni du pouvoir d'un prince, ni du pouvoir d'une assemblée; elle ne dépendait guère que du pouvoir municipal, à l'ombre duquel elle était née et avait grandi. Elle donnait satisfaction aux habitudes dcdiscus-

* L. Louis XIV à d'Estr.ides, 11 mai 1663.

- L. d'Estrades à Louis XIV, 3 juin 1666. Archives aff. élr.

3 L. Pomponne, 31 juillet 1670. Archives aff. étr. "* L. d'Estrades, 28 janvier 1666.

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