‹ Jean De WittChapitre 15 sur 264 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

sion des affaires publiques, auxquelles tous les habitants prenaient goût. « Comme cbacun en est facilement instruit ^i , est-il écrit clans un mémoire contemporain inédit \ ci parce qu'elles se traitent en quelque sorte sous les yeux de chacun, on examine, on apprécie le tour que les autres y donnent, et avec un peu de talent, on se forme insensiblement dans la politique. Aussi la réflexion et le jugement ont-ils dans ce pays plus de développement qu'ailleurs. De simples courtiers s'eniretiennent de la direction de FEtat, comme de leur trafic particulier, avec une si parfaite connaissance de cause, qu'on dirait qu'ils ont passé par tous les emplois, i) Les Provinces-Unies étaient devenues un pays de citoyens capables de se gouverner eux-mêmes.

La liberté rendait le gouvernement facile à exercer. La protection équitable donnée à tous les intérêts privés et publics, jointe à la large distribution de la richesse et à l'étendue des ressources commerciales, permettait aux Provinces-Unies de faire supporter aux sujets de la république le poids des impôts, sans le rendre trop onéreux. Leur revenu général, en temps ordinaire, montait environ à 25 millions de florins ^, sur lesquels la Hollande seule encaissait par an, pour son compte, 12 à 14 millions. Chaque province avait à fournir sa part du contingent pour les dépenses communes, qui comprenaient celles de l'armée et de la flotte, celles des ambassades et les intérêts de la dette fédérale évaluée à 13 millions. Elle devait, en outre, suffire aux dépenses qui restaient à sa charge, et dans lesquelles rentrait, pour une large part, le payement des dettes provinciales qui avaient servi à subvenir aux frais de la guerre contre l'Espagne. De nombreux impôts avaient été établis, et la Hollande, qui supportait la plus grande part des dépenses de la confédération, avait multiplié les taxes de tout genre, directes et indirectes. uLe peuple ne se chauff'e, ni ne boit, ni ne mange, sans fournir quelque chose à l'État 5) , écrivent les contemporains ^. a Les droits sur les denrées étaient tels qu'un plat de poisson ne payait pas moins de trente droits différents'^. )? Les produits de première nécessité, le blé, la farine, le pain, le sel, étaient assujettis à des

1 Mémoires de M. de B... Bibl. royale de la Haye.

2 VoMvo-K>iE^ Négociations ma7i., p. 8.

3 Basnagk, Annales des Provinces-Unies, t. 1^% ch. i^"", p. 120.

* Teaiple, Ueînarques sur l'état des Provinces-Unies , édition de 1774, p. 325.

28 JEAN DE VVITT.

redevances '. Le produit des impôts de consommation était de sept millions. Les transactions, les mutations donnaient également lieu à d'onéreux prélèvements. Les successions étaient frappées d'une taxe qui n'était pas moindre d'un vingtième^. D'autre part, les terres payaient le cinquième de leurs fermages, et les maisons le huitième de leur loyer. Dans les temps de guerre, l'impôt sur le revenu, les droits sur les foyers, sur lès chevaux et les voitures, la surtaxe d'un quart sur les places des voyageurs servaient de ressources extraordinaires. Malgré le poids de cette fiscalité, les impôts rentraient sans difficulté, a II n'y avait aucun pays du monde v ^ disait-on % « dont les habitants fussent autant imposés et si à leur aise. » Les Provinces-Unies ne connurent jamais les souffrances qui à la fin du règne de Louis XIV rendirent les tailles, les aides, les douanes si odieuses aux contribuables de France, u Comme les charges sont supportées ici également par les grands et les plus petits « , écrit Pomponne dans ses Mémoires*, ce comme le rang et la dignité n'y font aucune exception et que l'abondance qu'apporte le commerce y donne de l'occupation et du gain à tout le monde , le peuple contribue avec plaisir à ce qu'il croit devoir à la conservation de sa liberté et de son bien-être. «

L'égalité, aussi bien que la liberté, était un instrument de gouvernement. Si le monopole du pouvoir appartenait à certaines familles, la classe gouvernante, composée des régents des villes, n'avait aucun privilège de caste. Elle ne jouissait d'aucune exemption de taxe et supportait plus que toute autre les charges publiques. En outre, elle se gardait de vouloir imposer sa domination, ne laissait prise à aucun reproche de faste ou d'insolence et aimait à s'effacer, autant que d'autres aiment à paraître, ce Ici les magistrats procurent le repos des habitants des villes, sans attendre de reconnaissance ni de respect, même pour les services qu'ils rendent. Ils sont économes dans la gestion des deniers publics, sévères dans l'exécution des lois, fiers, dans l'intérêt de leur pays, avec les nations étrangères, mais en même temps doux et commodes avec leurs concitoyens, faciles avec toute sorte de personnes pri-

^ Principes et maximes politicfues de Delacour, troisième partie, ch. V.

^ Ibid., première partie, ch. xii.

2 Ibid., première partie, ch. vir.

* Pomponne, Négociations , man., p. 9.

Page 1