CHAPITRE PREMIER
vées '. ^î La familiarité de leur caractère les rendait populaires, et le compte rendu d'un repas de corps ^ signale comme assis à la table des bourgeois du quartier, non-seulement les magistrats des villes, mais encore le premier ministre de la république, de Witt, et jusqu'au jeune prince d'Orange. Le pouvoir s'exerçait sans distinction de rang et se faisait ainsi aisément supporter.
Ces habitudes de la vie publique, en rapprochant les conditions, adoucissaient les emportements de la rudesse démocratique, qui se donnaient rarement libre cours. Elles ne pouvaient, il est vrai, empêcher l'inévitable mélange des vices et des vertus, et laissaient notamment accès à la corruption, qui, malgré de mémorables exemples d'intégrité, trouvait souvent ouvert le chemin des consciences. En dépit des précautions prises, les dons d'argent, appelés par ceux qui les offraient « des témoignages réels de civilité^ ", étaient pour les ambassadeurs étrangers un moyen assuré de crédit. Les promesses d'emplois étaient également en usage pour obtenir les votes nécessaires au succès de certaines délibérations, et venaient utilement en aide à la persuasion. Quoi qu'il en soit, la surveillance de l'opinion publique assidûment exercée prévenait ou dénonçait la plupart des abus, et si quelquefois ceux qui gouvernaient faisaient tourner à leur profit l'exercice du pouvoir, ils ne pouvaient au moins s'en servir au détriment de personne. « Il est doux 55, écrivait à la Haye un exilé de France '*, u de vivre en un pays où les lois mettent à couvert des volontés des hommes, et où, pour être sûr de tout, on n'ait qu'à être sûr de soi-
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La constitution des Provinces-Unies avait, depuis le quatorzième siècle , développé ces goûts et ces traditions de liberté populaire et d'autorité bourgeoise. Le gouvernement qu'elle avait créé était une fédération de provinces représentée par les Etats généraux, et chaque province, représentée elle-même par ses Etats provinciaux, n'était
1 Saint-Éurkmont, t. III, p. 25.
2 Banquet de novembre 1665. Notice sur le quartier de la cour, par Meijer.
3 L. d'Estrades, 17 septembre 1663.
4 Saint-Evremont, t. III, p. 25.
^ 0 J'ai connu i , écrivait également de Groot à Wicquefort, « un grand nombre de bonnes familles en France qui ne souhaitaient que de pouvoir vendre leur bien et le transporter chez nous, pour y vivre, comme ils disaient, sous le seul gouvernement libre et équitable qui fût en Europe. » (L. de Groot à Wicquefort, 14 juin 1673. Archivas du royaume.)
guère qu*une fédération de villes. La séparation des ordres, qui en France constituait la maxime fondamentale du droit public de l'ancienne monarchie, n'était pour ainsi dire que fictive dans l'organisation de la république. Par suite du changement de religion, le clergé avait cessé de former un corps dans l'Etat, et le pouvoir apparent qu'il conservait dans la seule province d'Utrecht avait passé à des laïques : les chanoines d'Utrecht, divisés en cinq chapitres, n'étaient que des propriétaires de biens ecclésiastiques, qui envoyaient siéger huit députés de leur ordre aux Etats de la province. La noblesse, appelée l'ordre équestre, qui représentait les habitants descampagnes, et dontfaisaient partie tous ceux qui avaient droit de haute et basse justice sur leurs terres, n'avait nulle part la prépondérance. C'était seulement en Gueldre, la plus aristocratique de toutes les provinces, qu'elle partageait avec les députés des villes l'exercice du pouvoir politique. Partout ailleurs, notamment en Hollande, elle n'y prenait qu'une part restreinte et n'avait qu'une seule voix dans les assemblées. En Groningue et en Frise, elle était même confondue avec tous les propriétaires de biensfonds, sans aucune distinction de naissance. Enrichie par le commerce, la bourgeoisie municipale dominait presque partout; elle régnait dans les conseils ou sénats des villes, désignés sous le nom de u magistrats ^5 , et dont, sauf en Gueldre , les nobles étaient exclus.
Les conseils des villes, dans certaines provinces, en Overyssel, à Groningue et dans la capitale de la Zélande, Middlebourg, se renouvelaient avec une participation plus ou moins étendue des habitants au choix de leurs conseillers. Ailleurs, à Utrecht et en Hollande, ils se recrutaient eux-mêmes, ou avec l'adjonction d'un petit nombre d'électeurs privilégiés', et donnaient à ceux qui en faisaient partie la jouissance d'une charge viagère. Ils étaient plus ou moins nombreux suivant l'importance des villes. Le conseil d'Amsterdam comprenait trente-six membres, et celui d'Utrecht, qui avait en partie l'administration de la province, en comptait quarante. Le plus souvent, c'étaient environ vingt membres qui sié-
* Dans la ville de Dordrecht , la plus ancienne de la Hollande et la ville natale de Jean de Witt, ces électeurs, d'après l'organisation municipale qui subsista jusqu'à 1650, avaient été successivement les huit délégués des corporations et les quarante délégués choisis sur une liste de cent notables.