‹ Jean De WittChapitre 150 sur 264 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

diecht. Trois ans plus tard, il faisait obtenir à son père, Jacob de Witt, la charge de maître des comptes de la Hollande '. ]\e pouvant intervenir lui-même en sa faveur, il l'encourageait à venir solliciter les suffrages des membres des Etats, lui désignait avec les plus minutieuses précautions ceux qui paraissaient mériter sa confiance, rinvitait à leur écrire ou à leur faire visite, et lui Iracait ainsi un programme complet d'élection parlementaire ^.

Désintéressé pour lui-même, de Wilt tenait à être utile aux siens. Il croyait trouver l'affermissement de son autorité dans les satisfactions qui leur étaient données. Toutefois, malgré les reproches qu'il put encourir d'être trop disposé à servir les intérêts de ses parents et de ses amis % les plaintes de ceux dont il n'avait pu accueillir les exigences sont l'irrévocable témoignage de la réserve dont il usait. C'est ainsi que son cousin Jean de Sypesteyn, qui sollicitait le commandement d'une compagnie, lui reprochait « de se montrer trop timide, et de ne pas se donner assez de peine*». Dans sa correspondance avec son père, de Witt relevait les injustes accusations de népotisme qui lui étaient adressées, et représentait que, s'il les avait encourues, ce c'était parce que quelques-uns de ses proches parents et alliés par le sang avaient été promus à des emplois auxquels ils n'ont cependant pas été poussés par force ^5 , écrivait-il % ci mais où ils sont arrivés avec une grande facifité, soit par l'appui d'autres amis, ou bien en considération de leurs qualités personnelles et de leurs capacités 55 .

Quoi qu'il en soit, de Witt devait paraître d'autant plus accessible aux considérations de parenté, qu'il entretenait avec tous les membres de sa famille les relations les plus intimes. Ainsi, il se rend à Dordrecht pour y prendre part aux divertissements de la noce d'une de ses nièces, la fille de sa sœur aînée, Alida Beveren de Zwyndreclit, qui avait épousé Pompée de Meerdervoort^. Il continue à faire avec sa femme de fréquents séjours à la maison de cam-

^ 4 mai 1657.

2 L. man. de Witt à Jacob de Witt, 2 février 1657 : Archives de famille. ^ Wagenaar, Portrait de Jean de Witt, t. XIV. ^ L. man. Sypesteyn à Fannius, 24 avril 1666 : Archives de famille. ^ L. man. de Witt à Deutz, 22 décembre 1671. — Voir Notice du 1)^ Schotel sur les Archives du royaume, la Haye, 1851, p. 14. « L. man. de Witt, 15 février 1662.

pagne de son oncle, Van Sypesteyn' ; il le remercie de ses cadeaux, et dans le style précieux du temps, 'ules créatures à terrier dont il a été toujours aussi amateur que lui * •) ; il le consulte pour acheter une propriété dans son voisinage ^ Il entretient une correspondance suivie avec son frère Corneille, et n'ayant pas encore de fils, il le félicite en ces termes de la naissance d'un second garçon *. a J'ai été heureux d'apprendre que le gain que vous avez fait cette fois-ci est du sexe avantageux, par lequel le défaut que nous avons dans notre famille sera suppléé d'une digne manière. " Sa sœur ainée, Johanna Beveren Van Swyndrecht, qui avait eu, tant qu'il n'était pas marié, la direction de son ménage, la continuait encore, en s'occupant avec une sollicitude maternelle du choix d'une nourrice pour son premier enfant ^

La mort de sa belle-mère, qu'il avait perdue ^ peu de temps après son mariage, n'avait pas relâché l'étroite union de Jean de IVitt avec les parents de sa femme. « J'ai été passer » , écrit-il, « les fêtes de Noël à Amsterdam, et j'ai été plus occupé aux dévotions et aux réunions de famille qu'aux affaires \ w II témoignait à ses deux jeunes belles-sœurs, qui n'étaient pas encore mariées, un sérieux attachement, et les invitait souvent à venir voir sa femme. Elles aimaient beaucoup les plaisirs de leur âge, si l'on en juge par la lettre suivante qu'elles écrivaient à de Witt : a Nous ne pouvons encore partir pour la Haye, car nous avons beaucoup à faire chez notre sœur aînée Trip, et d'abord à nous rendre à la kermesse d'Amsterdam, que nous n'avons jamais manquée; car vous savez bien que nous allons très-volontiers partout où Ton s'amuse ^ « L'une, Cornélia, épousa son cousin germain paternel, Gérard Bicker Van Swieten, fils de Corneille Bicker, qui recueillit le riche héritage de son père, et qui avait de telles habitudes de luxe, qu'il se faisait conduire dans Amsterdam en voiture à quatre chevaux*.

* L. man. de Wit à Van Sypesteyn, août, seplembre 1656; mai 1661. 2 Ibid., 14 novembre 1662.

^ Ibid., 11 décembre 1662.

4 Jean de Witt, né le 27 septembre 1660.

^ L. Johanna de Witt ù Jean de Witt, 12 février 1666. 6 L. de Witt à Boreel, 16 mars 1656.

"^ L. de Witt, man., 6 janvier 1661.

5 Notice sur Wendela Bicker , par M. Veegens. 9 Ibid.

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L'autre, la plus jeune et la plus jolie, Jacoba Bicker, fut mariée à son cousin germain maternel, de Graeff, fils de Corneille de GraefF, seigneur de Zuidpolsbroeck. A Toccasion de son mariage \ Jean de Witt adressa un compliment en vers à chacun des convives, en les remerciant de leur accueil et en faisant Téloge des deux mariés *. Les oncles de sa femme étaient pour le Grand Pensionnaire des conseillers fidèles : ils mettaient au service de sa politique l'autorité qui leur appartenait dans le conseil d'Amsterdam, et de Witt ne manquait jamais de les consulter ou de réclamer leur concours pour la direction des affaires intérieures ou la conduite des négociations les plus importantes. André de Graeff % bourgmestre de la ville, fut sept fois réélu, et ne cessa jamais de se montrer digne de la confiance de ses concitoyens. Corneille de GraefF, seigneur de Zuidpolsbroeck *, Taîné de la famille, conseiller député de la Hollande, et associé à Jean de Witt dans plusieurs missions, avait acquis l'instruction la plus variée, jointe à une connaissance approfondie des affaires, c îl peut être signalé 5), écrivait-on au ministre de Cromwell, Thurloë, « comme un homme dont Aristote lui-même pourrait apprendre la politique, car il est aussi bon Hollandais que bien disposé pour le parti d'Orange, et c'est à cette formule de médecine : Le mélange fait la potion, Misce, Jiat potio^ qu'il conforme sa conduite ^ » De Graefi' avait mérité la confiance du parti républicain en faisant conclure l'accord de la ville d'Amsterdam avec Guillaume II, à la suite du coup d'Etat tenté par le dernier stathouder : d'autre part, après la mort de Guillaume II, il avait obtenu la reconnaissance de la Princesse Royale sa veuve, par le bon vouloir qu'il lui avait témoigné, à l'occasion des différends domestiques auxquels la tutelle du jeune prince donnait lieu *. Des deux fils de Corneille de GraefF, Jacob et Pierre, le plus jeune, Pierre, qui épousa la belle-sœur du Grand Pensionnaire, Jacoba Bicker, resta lié avec lui par la plus étroite amitié, et justifia sa confiance, au jour de ses disgrâces et de ses malheurs.

Le bonheur de la paternité avait complété pour Jean de Witt la

1 12 avril 1662.

2 Notice sur la famille de Graeff' : Het huis te Ilpendham, par Koning, 1836.

3 André de Graeff, né en 1611, mort en 1678.

* Corneille de Graeff, né en 1699, mort en 1664.

^ L. à Thurloë, 13 novembre 1654 : Thurloe, State papers.

® L. man. princesse d'Orange à Corneille de Graeff, l^"" septembre 1651.

félicité du mariage. Sa femme lui avait déjà donné trois filles', dont l'aînée, Anna, douée d'une précoce intelligence, garda toujours la prédilection paternelle. Ses désirs furent comblés par la naissance' longtemps attendue d'un fils, appelé Jean comme son père. Son oncle Van Sypesteyn, qui vécut jusqu'à soixanteneuf ans % l'en félicitait avec une touchante expansion : u Mon cher neveu » , lui écrivait-il, « je ne pourrais vous exprimer avec la plume combien la délivrance heureuse de votre bien-aimée a réjoui ma femme et moi; vous ne pourriez le croire, mais pourtant mes pleurs de joie pourraient en donner témoignage. Je vous souhaite, ainsi qu'à la charmante accouchée, beaucoup de bonheur avec votre fils premier-né, vous priant cependant tous deux de ne considérer cette charmante poupée que comme telle, et non comme une idole, ainsi que le font quelques parents; car Dieu ne veut pas qu'on fasse trop d'embarras de ses dons miséricordieux, et l'expérience nous apprend que cela ne porte pas bonheur à ceux qui en usent ainsi. Je termine en vous souhaitant à tous deux, ainsi qu'à votre fils nouveau-né, toutes sortes de bonheurs et de bénédictions *.« Les affaires publiques et les joies domestiques ne l'avaient pas détourné des goûts studieux de sa jeunesse. La philosophie continuait à trouver en lui un fidèle disciple. Sa correspondance avec le pasteur André Colvius, l'un des maîtres de sa jeunesse % fait connaître l'intérêt qu'il prenait à la publication des manuscrits de Descartes : l'étude qu'il préférait à toute autre était celle des mathématiques : l'une de ses lettres * rend compte de la satisfaction que lui avait donnée la lecture d'un traité sur le calcul différentiel et intégral ; il félicitait Huyghens \ avec lequel il aimait à correspondre, des expériences que celui-ci avait faites en mer avec des horloges destinées aux voyages au long cours, et l'engageait à en demander un brevet aux Etats généraux. Il recherchait comme une distraction

* Anna, née le 27 décembre 1653; Agneta, née le 6 juin 1656; Maria, née le 27 septembre 1661.

2 S7 mai 1662.

•^ Il mourut de la pierre, le 2 mai 1665. — Anna de Witt écrivait à son frère, 29. avril 1665 : » Mon oncle Sypesteyn a été coupé de la pierre; c'est une pierre qui est grande comme un œuf. »

^ L. Van Sypesteyn à de Witt, juin 1662 : Archives de famille.

^ L. de Witt à Colvius, man., 3 janvier 1654.

6 L. de Witt à Nicolas Heinsius, 7 avril 1660.

"^ L. de Witt à Huyghens, 7 février 1664.

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les problèmes les plus variés, et faisait servir ses calculs scientifiques à d'utiles applications. C'est ainsi qu'il découvrit le moyen de réduire le nombre des poids employés aux différents usages du commerce, et qu'il fut l'inventeur^ des boulets à cbaîne qui rendirent de grands services à la marine hollandaise.

Il avait même fait paraître en latin ', sous le titre di Eléments des lignes courbes^ un traité qu'il avait sans doute préparé pendant ses studieuses années de jeunesse, et qui acquit bientôt une juste renommée. François Van Schoten, professeur de mathématiques à l'université de Leyde , chez le père duquel il avait habité pendant son séjour à l'Université, le fit publier avec plusieurs autres mémoires scientifiques, à la suite de la Géométrie de Descartes, dont il s'était fait l'éditeur. De Witt en suivit l'impression avec une scrupuleuse exactitude, en profitant des observations du célèbre mathématicien Chrétien Huyghens ^ et de ^assi^tance de Van Schoten, qui en corrigea le manuscrit, dont il lui fit la dédicace^. Il avait divisé son ouvrage en deux parties. Dans la première, qui est un traité de géométrie pure, il traite de la parabole, de l'hyperbole et de l'ellipse, et en fait ressortir l'origine par des procédés ingénieux dont la découverte lui appartient \ Il déduit avec perspicacité les principales propriétés qui caractérisent ces sections coniques, signale la différence des méthodes de description qu'il faut appliquer à chacune, et en constate, par leurs rapports mutuels, la parenté commune. La seconde partie, qui est un traité de géométrie analytique, a pour objet la recherche des lieux géométriques dans un plan ou dans l'espace ®. L'auteur y étudie les règles de relations entre deux inconnues, en démontrant qu'une équation de premier degré est représentée par une ligne droite, et une équation de second

1 HuMK, Histoire d'Angleterre, ch. lxiv, n^ 8.

2 Joliannis de Witt ËlemenUi curvarum linearum, édita opéra Francisci, à Schoten , in Academia Lugduno Batavorum Arnsteiodami , apud Ludovicum et Danielum Eizevirios, 1659. On trouve aussi ces éléments à la fin de l'Introduction de la Méthode de géométrie d'Erasmus Bartholom^iîus. L'ouvrage comprend 190 pages. (Communications de M. Bierens de Haan, professeur à l'université de Leyde.)

^ L. de Witt à Huyghens, 9 mars, 9 avril 1659.

* L. de Witt à Van Schoten, 8 octobre 1658, faisant partie d'une correspondance continuée pendant deux ans, 1658 et 1659.

^ SiMOxs, Jean de Witt et son temps, t. I, p. 49 et suiv. ^ Elle est intitulée : De locis planis et solidis.

degré par une ligne courbe, parabole, hyperbole, ellipse ou cercle. Il détermine dans un dernier chapitre la méthode générale pour construire dans un plan ou dans l'espace les figures qui expriment ces équations. De Witt ne prétendait pas donner ainsi une méthode nouvelle, mais il approfondissait et développait celle qui était connue. S'il ne méritait pas les éloges exagérés qu'un de ses contemporains lui adressait \ en l'appelant un second Euclide, du moins avait-il fait preuve d'une originalité de recherches jointe aux qualités de pénétration et de clarté qui recommandent les ouvrages des grands mathématiciens.

Toutefois la politique ne lui permettait guère de se livrer à la science. Il y consacrait jusqu'aux loisirs que l'exercice du pouvoir lui laissait; et pour défendre, non-seulement par la parole, mais encore par la plume, le gouvernement dont il était l'infatigable serviteur, il fît œuvre de publiciste. Sa collaboration à l'ouvrage de Pierre Delacourt, ayant pour titre : V Intérêt de la Hollande, qui a souvent exercé la sagacité de la critique bibliographique, donne le témoignage irrécusable de ses opinions. Dévoué au parti républicain, auquel, en dépit des épreuves de la mauvaise fortune, il resta fidèle jusqu'à sa mort, Delacourt ' avait pris goût de bonne heure à Fexamen des affaires publiques. Dès l'âge de vingt-trois ans % il avait composé *, dans l'intérêt de sa ville natale, un mémoire resté inédit, et qui avait pour titre : la Prospérité de la ville de Leyde. Trois ans plus tard % il le refondit dans un^^ traité auquel il donna des développements étendus, et qu'il appela V Intérêt de la Hollande.

La renommée de ce livre dépassa les frontières des Provinces- Unies. « Si vous pouvez recouvrer un volume appelé V Intérêt de la

1 Duncaniana, 1672.

^ Delacourt, après avoir été menacé, en 1672, de partager le sort de Jean de Witt, à cause de la notoriété de ses opinions favorables au Grand Pensionnaire, jugea prudent de s'éloigner; il se rendit à Anvers, où il retrouva plusieurs compatriotes, et entre autres de Groot, son ami particulier. Il revint se fixer à Amsterdam à la fin de l'année suivante, 1673; il y continua ses travaux littéraires, mourut en 1683, et laissa un ouvrage posthume contre le stathoudérat, intitulé : Fables et Sentences , que l'éditeur appelait dans l'épigraphe : « Le Chant du Cygne. » (Voir l'ouvrage de M. de Rees sur Delacourt. Utrecht, 1851.)

•^ Il était né en 1636.

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