‹ Jean De WittChapitre 154 sur 264 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

courtisans « qui tournaient toutes les croyances en raillerie, comme toutes les vertus en dérision *, » il avait donné Texemple promptement suivi de toutes les licences, en Fétalant au grand jour sans retenue ni réserve. Trois ans après la restauration, Tenvoyé de rélecteur de Brandebourg, Brand ', écrivait à son maître : « Il y a dans la cour anglaise une effroyable corruption; on n'y trouve rien que des femmes, et Ton n'y parle que d'histoires d'amour. Le roi ne fait que s'amuser avec ses maîtresses, et toute la cour s'enfonce chaque jour plus profondément dans le mépris de la nation. » La philosophie sensualiste de Hobbes, que Saint-Evremont appelait le plus grand génie de l'Angleterre % façonnait les mœurs publiques à ses doctrines. La mort et l'éloignement laissaient dans la famille royale bien des places vides autour du trône. L'un des frères du roi, le duc de Glocester, avait été prématurément enlevé dans l'éclat de sa jeunesse à l'affection du peuple anglais. L'une de ses sœurs, la princesse Marie, mère du jeune prince d'Orange, n'était revenue dans le vieux palais de Whitehall que pour y succomber à une courte maladie. Il était séparé de sa seconde sœur, la princesse Henriette, tristement mariée au duc d'Orléans, frère de Louis XIV. Quant à la reine mère, Henriette de France, fille de Henri IV, et veuve de Charles 1"% dont le courage et la pieuse résignation avaient égalé les infortunes, après un retour passager dans son ancien royaume, elle était venue achever ses jours dans sa première patrie. Elle habitait, auprès de Paris, sa maison de campagne de Colombes, vivait dans la retraite, et fut réduite, quelques mois avant sa mort*, à d'humiliantes réclamations, pour obtenir d'un fils ingrat le payement intégral de sa pension, dont un quart lui fut retranchée La nouvelle reine d'Angleterre, Catherine de Bragance, fille du roi de Portugal, n'avait pas d'enfants, et était délaissée par son mari. Le frère du roi, Jacques, duc d'Vork, occupait seul les marches du trône. Malgré le refus longtemps opposé par la reine mère, il avait épousé la fille du premier ministre, le comte de Clarendon, avec laquelle

1 V. 1. Temple à lord Liste , août 1667.

2 L. Brand, 17 avril 1663 : Droyssen. Geschichte derPreussischen Politik, t. III.

3 Saint-Evremont, t. I, p. 57.

* Elle mourut le 3 août 1669.

S L. de la reine Henriette à Charles II, 9 décembre 1668.

il avait eu des relations pendant Fexil, et qu'il avait rendue mère d'un fils. II avait acquis la confiance de Charles If, malgré la plus complète dissemblance de caractère : en effet, il joignait à un esprit lent et étroit une volonté opiniâtre, et son goût pour les affaires, si opposé au goût de Charles II pour les plaisirs, achevait le contraste entre les deux frères. Convaincu, comme d'un dogme, des droits de la royauté, il encourageait Charles II à se conduire en monarque absolu , et les croyances sincères qui le déterminèrent plus tard à abjurer le protestantisme étaient d'accord avec sa prédilection politique pour la religion catholique, qui, en imposant la soumission à l'autorité religieuse, lui paraissait garantir Tobéissance des sujets à leur souverain \

Les ministres étaient réduits à un pouvoir subalterne. Le marquis d'Ormond, grand maître de la maison du roi, qui avait été l'un des derniers défenseurs de Charles I", le comte de Southampton lordtrésorier, les secrétaires d'Etat sir Edouard Nicholas et Morris, le lord général Monk lui-même auquel Charles II était redevable de la couronne, s'effaçaient tous devant le lord-chancelier Hyde, comte de Clarendon. Après avoir été pendant l'exil le fidèle conseiller de Charles II, il était devenu, après la restauration, le premier personnage du royaume. Toutefois, le crédit que lui donnaient son expérience et le souvenir de ses services avait perdu plutôt que gagné au mariage de sa fille avec le duc d'York. Malgré l'opposition apparente qu'il y avait faite, la famille royale avait peine à lui pardonner d'être devenu le beau-père de l'héritier du trône. Sa grande situation, rehaussée par cette parenté, donnait prise à l'envie. Il avait autour du roi de nombreux détracteurs qui ne pouvaient lui pardonner son attachement à ses devoirs, son dévouement aux intérêts du royaume , sa résistance aux fantaisies et aux excès du parti royaliste. Son honnêteté incorruptible et ses goûts sérieux l'isolaient au milieu d'une cour licencieuse, tandis que ses opinions politiques opposées à toute concession éloignaient de lui le parti populaire. Ne trouvant ainsi aucun appui pour gouverner, il était obligé de suivre le cours des événements, au lieu de le diriger. Après avoir inutilement détourné Charles II de se rapprocher du roi de France , en vendant Dunkerque à Louis XIV, il le laissa à

' BuRîVET, t. I, p. 203 et suiv.

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