‹ Jean De WittChapitre 155 sur 264 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

contre-cœur provoquer la rupture de l'Angleterre, avec les États généraux, sans opposer aucune résistance à cette politique si imprévoyante.

Le roi d'Angleterre se croyait intéressé h faire la guerre aux Provinces-Unies. Il n'avait pas seulement le secret espoir d'obliger ainsi le Parlement à lui accorder les larges subsides dont il avait besoin; il comptait en outre donner satisfaction au sentiment de la nation anglaise» qui témoignait une implacable jalousie contre la prospérité du commerce hollandais. Il espérait trouver dans la victoire une popularité qui le rendrait maître du gouvernement de son royaume. En mettant l'Angleterre aux prises avec les Provinces-Unies, il avait également en vue des intérêts de famille et se flattait d'imposer aux Etats généraux, par une guerre heureuse, le rétablissement de son neveu le prince d'Orange. En outre, il s'enorgueillissait à l'avance d'humilier une république qui avait été Palliée de Cromwell, et qui, par la rigoureuse observation du culte calviniste, l'austérité des mœurs et la liberté des institutions, portait ombrage à la cour d'Angleterre. Charles II n'avait pas attendu son retour dans son royaume pour faire secrètement connaître ses vérilables dispositions, et pendant que les États lui faisaient à la Haye une réception solennelle, il se proposait déjà de leur témoigner sa reconnaissance par une rupture longtemps préméditée. D'après un auteur contemporain *, « quand il s'était embarqué en Hollande pour passer en Angleterre, il y avait eu des personnes de sa suite, et même de sa première confidep^e, qui n'avaient pas craint de dire aux amis de la maison (>' Orange, auxquels ils croyaient pouvoir révéler leurs pensées, que l'on ne devait pas s'imaginer que la bonne chère que l'on donnait au roi était capable de le réconcilier avec ceux qu'il aimerait mieux châtier que caresser « .

Cette animosité de Charles II ne pouvait être mieux servie que par son ministre à la Haye, Downing, qui n'était jamais à court d'expédients pour susciter des différends et pour les perpétuer. Un article du dernier traité lui fournit le prétexte qu'il cherchait pour préluder à la rupture par une guerre polémique juridique ; c'était la clause qui autorisait les armateurs des deux navi-

* WrCQUEFORT t. III, p. 132.

res anglais la Bonne- Aventure et la Bonne -Espérance u à poursuivre le procès qu'ils avaient commencé ». Ce procès, continué depuis vingt ans, avait pour origine la capture de ces deux vaisseaux dont les propriétaires s'étaient fait dédommager par la Compagnie des Indes, moyennant le payement de 85,000 livres. Mais l'un des intéressés, prétendant que cette somme avait été irrégulièrement touchée par celui qui lui avait antérieurement cédé ses droits et qui était devenu insolvable par suite de banqueroute, avait poursuivi sa réclamation devant les échevins d'Amsterdam '. Une transaction longtemps débattue fut préparée par de IVitt, et semblait destinée à réussir, quand Downing la fit échouer, en prétendant qu'il obtiendrait une indemnité double de celle qui était ofiferte. Pour en fixer le prix à sa guise, il se fît céder la créance *, et la transférant ensuite à la Compagnie anglaise des Indes, pour une somme de 1,700,000 livres, il allégua que le procès, n'ayant plus lieu entre particuliers, devait changer de juridiction. Il exigeait que les échevins d'Amsterdam en fussent dessaisis et remplacés par des commissaires des deux nations. Les États, prévoyant que le difî'érend une fois remis à des commissaires anglais ne pourrait être suivi d'aucun accord, offrirent de prendre pour arbitres des tribunaux étrangers; mais celte offre fut refusée, et Downing accompagna le refus de termes menaçants. Le grand pensionnaire de Witt ne se laissa pas intimider; il mit hardiment à découvert les subterfuges de l'envoyé anglais. Indigné de l'audace avec laquelle Downing affirmait avoir entre les mains une lettre qui prouvait que les contestations sur les deux vaisseaux en litige devaient être réglées comme affaire d'Etat, et non comme procès entre particuliers, il le somma, en jetant son chapeau sur la table, de la représenter, s'engageant, dès qu'elle serait produite, à lui faire donner satisfaction ^ Downing chercha de vaines excuses, en alléguant qu'il ne voulait pas lui donner la peine d'attendre. De Witt lui repartit qu'il pouvait chercher la lettre à son aise, et promit de se tenir prêt à la recevoir jusqu'à minuit. Downing se garda bien de profiter de cette invitation, et révéla ainsi son imposture. La fermeté du Grand Pensionnaire l'avait déconcerté. De Witt

» L. Temple, 11 octobre 1667.

^ L. d'Estrades, 5 juin 1664.

* L. Wicquefort à Lionne, man., 12 juin 166^.

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