CHAPITRE VI
négociations, il y avait donné tous ses soins ; mais quand il en perdit Tespérance, il se chargea seul, et non sans péril, du dangereux conseil d'imposer la paix ou défaire la guerre aune grande puissance. ^5
L'escadre de Ruyter, qui venait d'être renvoyée dans la Méditerranée pour faire respecter les traités par le dey d'Alger, pouvait suffire à la défense des colonies de la république. Elle avait relâché sur les côtes d'Espagne et se trouvait dès lors à portée des établissements d'Afrique, pour les protéger ou les reconquérir, avant d'être rejointe par une flotte anglaise. Mais Ruyter ne pouvait être chargé de cette mission sans le consentement des États généraux, et les dispositions de certains membres gagnés par Downing semblaient rendre inévitable la divulgation de Tordre qu'ils lui donneraient. Le Grand Pensionnaire le fit tenir secret, à l'aide d'un subterfuge.
Une commission de sept membres, dont il faisait partie, avait été nommée pour prendre connaissance du rapport dans lequel Ruyter rendait compte de son expédition sur les côtes d'Afrique. Elle fut
saisie de la proposition que les Etats de Hollande venaient de faire * pour envoyer Ruyter en Guinée, « avec l'ordre d'y reprendre tous les forts dont les Anglais s'étaient emparés , et d'y détruire tous les navires qui feraient ou auraient fait quelque tort aux marchands hollandais» . Cette proposition ayant été approuvée et signée par les commissaires sous forme de résolution, il ne s'agissait plus que d'y faire donner force exécutoire par les Etats généraux. Pour obtenir le consentement de l'assemblée fédérale, sans qu'elle s'en doutât, les commissaires, d'après les conseils de Jean de Witt, rattachèrent la résolution qu'ils avaient préparée à celle qui venait d'être prise deux jours auparavant, pour l'armement d'une nouvelle escadre, et dont on devait faire une seconde lecture. Le greffier des États généraux, Ruysch, avec lequel de Witt entretenait les relations les plus intimes, avait été mis dans la confidence; il fut chargé de commencer les communications qu'il devait faire à l'assemblée fédérale par le rapport sur l'expédition de Ruyter, et de lire ensuite rapidement la résolution qui y était jointe', de façon à laisser croire qu'il ne s'agissait que de la précédente. En outre, les commissaires eurent soin d'éloigner les députés dont ils se défiaient, et dont ils pouvaient
' Résol. secrètes États de Hollande, 7 août 1664. * Résol. Etats généraux, 11 août 1664.
craindre Tindiscrétion \ Le député Kann, de la province de Frise, «qui n'avait pas acquis une grande connaissance des affaires publiques dans la chirurgie, dont il avait fait autrefois profession * », venait d'être appelé à remplir les fonctions de président, pour la semaine qui commençait; n'ayant pas assisté à la séance dans laquelle la première résolution avait été arrêtée, il ne prêta à la lecture aucune attention. Une dernière formalité restait à remplir, celle de la signature. D'après les règlements des États généraux, elle devait être donnée par le président qui siégeait le jour du vote : la résolution pour l'armement de l'escadre ayant été votée l'avant-veille qui était un samedi, c'était le président de la semaine précédente qui devait la signer. Pour éviter de compromettre le succès de leur manœuvre, les commissaires eurent soin de ne pas distinguer les deux résolutions, et leur attribuèrent à toutes deux la même date, en anticipant de deux jours celle qui venait d'être prise pour donnera Ruyter Tordre de départ. Le président de la semaine précédente, Jean Van Reede de Renswoude, député de Gueldre, donna sans aucun soupçon une double signature, au milieu de toutes les pièces qui lui étaient présentées. Le secret ainsi ménagé par cette ruse parlementaire fut religieusement tenu par ceux qui en avaient connaissance. Malgré son respect ordinaire pour les formalités les plus scrupuleuses, de Witt les avait éludées, persuadé qu'il ne faisait qu'interpréter fidèlement l'opinion des Etats généraux, en complétant leur première résolution par la seconde.
Les instructions destinées à Ruyter lui furent confidentiellement adressées par les membres de l'amirauté d'Amsterdam, qui avaient confiance dans sa discrétion. Il les reçut devant Malaga et se mit aussitôt en mesure d'obéir. Il donna le change sur sa route à la flotte anglaise qui revenait d'Alger, et n'annonça qu'en pleine mer à ses capitaines l'expédition qu'il allait entreprendre '. Les établissements qui avaient été enlevés par les Anglais ne résistèrent pas à son attaque. Après avoir surpris et capturé leurs vaisseaux qui stationnaient à Gorée, il fit capituler le fort du cap Vert. Se dirigeant ensuite sur la côte de Guinée, il reprit l'île de Sierra-Leone , se rendit maître du fort de Tacorari, entra dans
» WlCQUEFORT, t. III, p. 136.
3 Octobre 1664,