‹ Jean De WittChapitre 159 sur 264 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

la rivière de Gambie, attaqua le fort de Cormantin, et l'emporta d'assaut, ne laissant aux Anglais que la forteresse de Cabo-Corso, dont il ne pouvait s'emparer sans le concours des nègres du pays qui restaient fidèles à Talliance avec l'Angleterre \

Cette entreprise hardie resta cachée assez longtemps au gouvernement anglais, pour tenir en suspens Tenvoi de toute escadre de secours. Sa confiance restait intacte, tant que les vaisseaux qui devaient rejoindre Ruyter étaient retenus dans les ports. Toutefois, de vagues nouvelles lui ayant donné Téveil, il enjoignit à son résident Downing de pénétrer le mystère dont il commençait à s'inquiéter. Downing, qui aimait à faire croire a qu'il dominait toute la république, vint trouver le Grand Pensionnaire* » .Convaincu de sa bonne foi et sachant que de Witt ne trompait jamais personne, il n'hésita pas à lui demander si l'ordre de départ pour l'Afrique avait été envoyé à Ruyter, et crut l'embarrasser en ajoutant qu'il le considérait comme trop honnête pour faire aucun mensonge. D'après un récit contemporain, de Witt, qu'on ne pouvait jamais surprendre, ne se contenta pas d'éluder sa curiosité, mais encore, sans manquer à la vérité, il dissipa ses soupçons, en y intéressant sa vanité. « Tenez pour certain )), lui dit-il, " que les Etats de Hollande n'ont, pour leur compte, rien ordonné qui puisse inquiéter le roi votre maître. Quant aux Etats généraux, il n est pas nécessaire que je vous dise ce qui se passe dans leur assemblée, puisqu'il ne s'y fait rien de secret qui ne vous soit connu, de telle sorte qu'il n'est pas besoin que je vous l'apprenne. » Downing, facilement persuadé par celte réponse, donna toutes les garanties de sécurité au gouvernement anglais, et lui fit partager sa présomptueuse confiance.

Charles II gardait ainsi l'espérance de gagner du temps, de

façon à surprendre les Provinces-Unies, avant qu'elles eussent pris

l'offensive. Aussi ne voulait-il pas encore rompre ouvertement

les négociations, mais sans cesser de se montrer intraitable.

Il exigeait, pour désarmer, le remboursement des sommes qui

avaient servi à l'équipement de sa flotte, et comme les Etats généraux n'étaient pas disposés à lui donner cette satisfaction, il

* Janvier 1665; mars 1665.

2 WlCQUEFORT, t. III, p. 137.

annonçait «que non-seulement il enverrait de nouveaux vaisseaux sur les côtes de Guinée, mais encore qu'il n'attendrait pas six mois pour commencer la guerre en Europe ' 5' .

Quand la nouvelle de l'expédition de Ruyter fut reçue à Londres, la première impression fut celle de la stupeur. « Il en résulte une telle appréhension ^5 , écrivait l'ambassadeur des États, Van Gogh% « qu'il y a dans l'opinion publique un revirement contre la guerre, i» C'était dans cet espoir que le Grand Pensionnaire avait tenté un coup de main aussi audacieux, u Les Anglais » , déclarait-il dans une lettre confidentielle ' à son beau-frère, k en voyant que la république maintiendra la devise du lion batave : Nemo me impune lacessit, reviendront peut-être à des sentiments plus pacifiques. « Cette attente fut trompée; la crainte céda bientôt la place à la colère. Le roi d'Angleterre se montrait tellement irrité, que le secrétaire d'Etat Morris disait à Van Gogh * : « Si Votre Excellence n'était pas personnellement aussi sympathique à la cour, je ne sais pas comment elle pourrait être reçue à l'avenir, w Les ministres, réunis en toute hâte, déclarèrent d'un commun accord qu'il n'y avait plus aucun ménagement à garder, et le duc d'York, qui encourageait passionnément la guerre, offrit d'aller prendre le commandement de l'armée navale. Van Gogh, jusque-là trop disposé à se laisser prendre naïvement aux avances qui lui étaient faites, ne gardait plus d'illusions; il témoignait même la crainte ce de projets qui pouvaient être mis à exécution pour incendier les vaisseaux et les magasins en Hollande "^ » . De Witt, persuadé tardivement, mais à contre-cœur, de l'inutilité des négociations, reconnaissait, d'après son propre aveu, qu'il lui était interdit de croire que les affaires pussent s'arranger ® : « Les concessions » , écrivait-il à l'ambassadeur des Etats , « ne serviraient plus maintenant qu'à jeter de l'huile sur le feu '' . «

Impatient de se venger des entreprises de Ruyter, le gouvernement anglais se dispensa de toute déclaration de guerre. Une puis-

* L. d'Estrades, 25 septembre 1664.

2 L Van Gogh à de Witt, 27 octobre 1664.

3 L. de Witt à Dentz, man., 30 août 1664.

* L. Van Gogh, 27 octobre 1664.

^ L. Van Gogh à de Witt, 28 novembre 1665-. 6 L. de Witt à Dentz, man., 30 novembre 1664. ^ L. de Witt à Van Gogh, il décembre 1664.

CHxIPlTRE VI. 333

sanle flotte s'empara d'un convoi marchand de cent trente navires chargés de vin, qui venaient de Bordeaux. En outre, les bâtiments qui rapportaient de Smyrne une riche cargaison furent brusquement attaqués ; mais ils étaient escortés par des vaisseaux de guerre qui les défendirent vaillamment. Après un sanglant combat, dans lequel périt le commandant de Fescorte, les Anglais furent obligés de se retirer ' ; ils durent se contenter de la capture de deux bâtiments, et la proie qu'ils convoitaient leur échappa. Ils firent plus facilement main basse sur tous les navires marchands restés sans défiance dans les ports du royaume'; l'embargo fut mis sur leurs marchandises, qui furent vendues sans aucun scrupule*. Des lettres de marque furent délivrées à tous les sujets anglais, tandis que les Etats généraux faisaient de leur côté appel aux corsaires, mais se contentaient de prohiber l'entrée des marchandises anglaises, sans opposer des représailles aux confiscations dont leur commerce était victime ^. La Chambre des communes, empressée d'encourager par ses libéralités la politique du gouvernement, vota pour les dépenses de la marine deux millions et demi payables en douze termes, et sur lesquels les marchands de Londres firent l'avance d'un million. Il ne manquait à la rupture déjà commencée que la déclaration de guerre retardée jusque-là par le chancelier qui était resté favorable à la paix. Au mois de mars 1665, le gouvernement anglais la publia, comme s'il voulait satisfaire à une formalité omise. Il fit savoir, dans sa proclamation, qu'il refuserait toute garantie à l'égard des neutres, sans tenir compte ni delà provenance de la marchandise, si elle était transportée sous le pavillon des Provinces-Unies, ni de la protection du pavillon, si c'étaient des navires étrangers qui transportaient les marchandises des Provinces-Unies. Il ne suffisait point à Charles II de détruire leurs flottes; c'était encore leur commerce qu'il prétendait ruiner. Après avoir, treize ans auparavant, soutenu contre le chef de la république d'Angleterre une guerre malheureuse qui avait mis leur indépendance en péril, les Etats généraux avaient désormais, au

» 29 décembre 1664.

2 L. d'Estrades, 11 décembre 1664. — L. Wicquefort, 11 décembre 1664 : Archives aff. élr.

3 L. Wicquefort, 8 janvier 1665 : Archives aff. étr.

^ L. de Witt à Van Gogh, 12 décembre 1664; et Résol. Etats généraux, 26 janvier 1665.

lendemaiu de la restauration de la royauté anglaise, à défendre contre Théntier de Charles I" la liberté des mers, sans laquelle la république ne pouvait subsister.

Les Provinces-Unies devaient être protégées par la France contre cette nouvelle agression, à laquelle elles pouvaient opposer le dernier traité d'alliance défensive qu'elles avaient conclu avec LouisXIV. DansTespoir d'en obtenirlaprompte exécution, l'ambassadeur qui l'avait négocié, Van Beuningen avait été renvoyé à Paris, en missionextraordinaire.Maisquoiquela cour de France fût mécontente depuis longtemps de l'ambassadeur ordinaire des États, Boreel , dont elle demandait le rappel *, le choix de Van Beuningen lui déplut. L'ambassadeur de France, le comte d'Estrades, rappela au Grand Pensionnaire ce que Jean de Witt lui avait dit lui-même «de son esprit difficile, opiniâtre et entier, propre aux subtilités, et de la peine qu'il avait à le ménager, quoiqu'il fût le meilleur de ses amis « . D'Estrades trouvait préférable " de le laisser philosopher à l'aise chez lui, suivant son goût, et ne pas se hasarder à l'envoyer dans une cour composée de gens qui avaient en aversion toute manière rude de traiter les affaires* i) . De Witt finit par avoir raison de ces préventions. Il représenta que la ville d'Amsterdam, ayant le privilège de la désignation à l'ambassade de France , ne pourrait être satisfaite par un autre choix. Il fit valoir le concours que Van Beuningen lui avait donné pour mettre obstacle aux propositions de l'Espagne en faveur de la ligue des Pays-Bas avec les Provinces-Unies, et protesta que ses sentiments n'avaient jamais cessé d'être favorables à l'alliance française. Van Beuningen déclarait d'ailleurs à d'Estrades * qu'il avait fait promettre aux Etats de ne pas l'obliger à rester en France un seul jour après que le roi lui aurait témoigné que sa personne ne lui était pas agréable. L'ambassadeur de France se laissa enfin convaincre. Après avoir retardé pendant six mois son départ , Van Beuningen arriva à la cour de Louis XIV et y trouva un accueil dont il se déclara satisfait *.

L'ambassadeur des Provinces-Unies était chargé de réclamer l'exécution des engagements aux termes desquels le roi de

1 L. d'Estrades, 17 juillet 1664..

2 L. d'Estrades, 17 juillet 1664.

* L. Wicquefort, 4 décembre 1664 : Archives aff. étp.

^ L. Van Beuningen aux Etats généraux, man. , 26 décembre 1664,

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