CHAPITRE VI
France était tenu de fournir un secours de douze mille hommes aux États généraux. Mais Louis XIV s'était réservé quatre mois avant d'être obligé de prendre part à la guerre; en outre, il n'avait promis son assistance que dans le cas où les États généraux ne seraient pas les agresseurs et auraient été attaqués en Europe. L'appel qui lui était fait pouvait donc être éludé par des délais et des contestations dont il était intéressé à tirer parti. Il aurait voulu ménager à la fois les Provinces -Unies et l'Angleterre, afin de les empêcher de se déclarer en faveur de TEspagne, dès que la mort de Philippe IV lui permettrait de faire valoir ses prétentions sur les Pays-Bas. Toutefois il ne se dissimulait pas que s'il abandonnait les Provinces-Unies, elles pourraient tomber dans la dépendance du roi d'Angleterre, qui les assujettirait à sa domination, en rétablissant le pouvoir de son neveu le prince d'Orange, dont Charles II ferait en quelque sorte son vice-roi *. Mais s'il consentait à s'aliéner l'Angleterre en les secourant, il voulait au moins mettre à profit l'assistance qu'il leur donnerait. Louis XIV prétendait dès lors obtenir, pour prix de son intervention, la reconnaissance des droits qu'il invoquait sur les Pays-Bas espagnols. Aussi à Paris et à la Haye, les ouvertures les plus empressées étaient-elles faites à Van Beuningen par de Lionne, et à de Witt par d'Estrades, a Tout se trouble » , déclarait de Lionne à l'ambassadeur des États *, «par celte méchante politique, qu'il faut une barrière entre les Provinces- Unies et la France. » En même temps d'Estrades était chargé d'exploiter auprès du Grand Pensionnaire les avances calculées de l'Angleterre, « qui faisait offrir au roi de France carte blanche, en tout ce qu'il pouvait désirer sur cette partie de la monarchie espagnole ^ 2) . De Witt ne pouvait se résigner néanmoins à lui en faire l'abandon : il ne consentait pas « à laisser ainsi remettre en question le traité d'alliance qui avait été conclu avec le gouvernement français * 5) , et dont il ne croyait pas que Louis XIV, a lié par l'engagement de sa parole royale * » , pût s'affranchir.
1 L. d'Estrades , 25 décembre 1664. — L. Louis XIV à d'Estrades , 2 janvier 1665.
2 L. Van Beuningen à de Witt, 16 janvier 1665.
3 L. Louis XIV à d'Estrades, 19 décembre 1664, * L. d'Estrades, 11 décembre 1664.
s L. d'Estrades, 29 janvier 1665.
Après avoir reconnu que cet « homme ne pouvait abandonner sa première pensée ' » , le roi de France s'en tint à l'espoir « qu'il arrivât quelque mauvais succès aux États, pour les réduire à être plus souples ^ 5) . Il résolut dès lors de ne secourir les Provinces- Unies que dans le cas où elles seraient réduites à toute extrémité^ et au lieu de s'employer à détourner la guerre qui les menaçait, il ne se proposa d'intervenir que pour la faire durer : l'affaiblissement des parties belligérantes lui paraissait la meilleure garantie qu'il pût se ménager pour conquérir les Pays-Bas. Dans cette pensée, de Lionne avait eu soin de laisser l'ambassadeur des Etats livré à des perplexités sans cesse renaissantes, en opposant à ses pressantes réclamations des prétextes d'ajournement et des fins de non-recevoir. Pour entretenir cette incertitude, Louis XIV avait offert sa médiation aux d'eux gouvernements, auxquels il s'était même proposé comme arbitre \ Mais il ne s'était pas pressé de donner suite à cette offre, et il ne fit partir* les ambassadeurs extraordinaires qu'il envoyait à Londres, qu'à la veille des hostilités, quand les différends entre les deux pays ne pouvaient plus se prêter à aucune conciliation. Ces lenteurs ne pouvaient manquer de rendre suspecte la sincérité du roi de France. La défiance des Etats généraux était d'autant plus justifiée, Cl que ses envoyés agissaient comme s'ils n'avaient reçu d'autre instruction que celle de gagner l'amitié du roi d'Angleterre, aux dépens des Provinces-Unies * m .
D'ailleurs, le gouvernement français, loin de leur venir en aide, se montrait plutôt agressif à leur égard. Un arrêt du conseil ', suggéré par Colbert, menaçait d'une saisie imminente les bâtiments hollandais qui se trouvaient dans les ports du royaume. Louis XIV employait cette mesure de violence pour contraindre les Etats à livrer trois vaisseaux de guerre achetés à Amsterdam par la Compagnie française des Indes \ Les Etats prétendaient au contraire avoir le droit de les retenir dans leurs ports, par suite d'une mesure
> L. man. Batailler, secrétaire de l'ambassade de France, à de Lionne, Il décembre 1664 : Archives aff. étr.
2 L. d'Eslrades, 14 mai 1665.
3 L. d'Estrades, 11 juillet 1664.
^ Mars 1665.
5 WiCQUEKORT, t. III, p. 188. L. Van Beuningen à de Witt, 20 mars 1665,
6 30 mars 1665.
"^ L. Van Beuningen à de Witt, 27 mars 1665.