CHAPITRE VI
La flotte anglaise, avec laquelle ils allaient se mesurer, comptait 109 navires, 21 brûlots et 7 galiotes, armés de 4,192 pièces de canon, et montés par 21,000 hommes*. Le duc d'York qui la commandait était assisté par son cousin, le prince palatin Robert, fils de l'ancien roi de Bohême et d'Elisabeth, sœur de Charles ï*"", l'un des plus vaillants défenseurs de la cause royale contre le parti parlementaire auquel il s'était rendu si redoutable sur terre et sur mer. Les autres lieutenants du duc d'York étaient le vice-amiral Montagu, comte de Sandwich, et les contre-amiraux Lawson, Mings et Ascue, qui avaient donné les preuves de leur expérience et de leur valeur dans les guerres précédentes. La supériorité de la flotte anglaise était due surtout à sa bonne discipline. Cl Rien n'égale le bel ordre de bataille des Anglais à la mer ^i , écrit un contemporain^, qui en avait eu le spectacle sous les yeux; " jamais ligne n'a été tirée plus droite que celle que leurs vaisseaux forment; aussi font-ils essuyer tout leur feu à ceux qui s'en approchent : pour avoir sur eux l'avantage, il faut percer à travers leurs lignes et aller à l'abordage. Ils combattent comme une ligne de cavalerie qui se gouverne avec règle et qui s'applique seulement à faire céder celle qui lui est opposée, tandis que les Hollandais avancent comme une ligne de cavalerie dont les escadrons sortent de leurs rangs et vont séparément à la charge. « Cette égalité dans les mouvements allait être pour la flotte anglaise l'instrument de la victoire.
De Witt, confiant dans la supériorité du nombre, était impatient d'engager le combat \ L'ancre fut levée sous sa direction, malgré le mauvais vouloir des pilotes qui, sous prétexte des dangers de la sortie de la rade, auraient voulu retenir les vaisseaux au port, afin de conserver à leurs femmes la fourniture des vivres des équipages. Le Grand Pensionnaire, en faisant commencer sans retard les hostilités, se proposait de déjouer les manœuvres du parti orangiste. Les sympathies que d'Obdam, une fois nommé amiral en chef, témoignait à la cause du prince d'Orange lui rendaient suspect un aussi brusque changement d'opinions. Il craignait que d'Obdam ne voulût rester à portée du rivage, afin d'être en
ï De Jonge, t. I, p. 783; et Wicquefort, t. III, p. 196.
2 De Guichb, Mémoires, t. II, p. 81 et 107,
3 L. d'Estrades, 16 août 1665.
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mesure d'appuyer un soulèvement intérieur sur lequel le duc d'York, d'après sa correspondance interceptée, semblait compter. Craignant de laisser la flotte à sa disposition, il avait offert de se rendre à bord; les parents et amis de l'amiral avaient fait écarter sa demande ', et il tenait dès lors d'autant plus à mettre promptement d'Obdam aux prises avec l'ennemi, ne doutant pas que celui-ci , une fois le combat engagé, ne se montrât le loyal et fidèle défenseur de la république.
Les Etats généraux, sans partager les soupçons du Grand Pensionnaire, avaient les mêmes espérances : ils se croyaient assurés de pouvoir terminer promptement la campagne navale par une victoire. Aussi adressèrent-ils à d'Obdam les ordres les plus pressants pour prendre l'offensive. « Ils ne doutaient pas «, lui écrivaient-ils % ce qu'avant d'avoir reçu leur lettre, il ne fût arrivé sur les côtes d'Angleterre, ou à portée de la flotte anglaise. îj Ils lui recommandaient, dans le cas contraire, de faire toute la diligence nécessaire pour atteindre l'ennemi , sans perdre un moment. Mais ayant négligé de mettre à profit la direction du vent qui lui avait été favorable pendant deux jours, d'Obdam fut bientôt contrarié par le calme plat qui le retint à l'embouchure de la Meuse, et il écrivit aux Etats pour leur demander de nouvelles instructions, leur annonçant que la flotte ennemie avait le vent sur lui. Il reçut néanmoins l'ordre de l'attaquer, sous peine d'avoir à rendre compte de sa conduite. Il assembla aussitôt le conseil de guerre, et les principaux officiers ayant opté pour un délai % il leur dit que, bien qu'il partageât leur avis, il ne pouvait se dispenser d'obéir, ajoutant qu'il ne reviendrait en Hollande que couvert de lauriers ou de cyprès. Cette précipitation, imprudemment encouragée par Jean de Witt, allait coûter cher à la république.
Dès la pointe du jour, d'Obdam fit lever l'ancre pour aller à la rencontre de la flotte anglaise, et le combat s'engagea à quatre heures du matin ^, dix lieues en avant de la côte de Suffolk, vis-àvis de la petite ville de Lowestoft. L'escadre d'avant-garde, commandée par Jean Evertz, lieutenant-amiral de Zélande, et par Stel-
* De Jonge, t. II, p. 10. — Mémoires de Guiche, p. 90. 2 L. des Etats généraux à d'Obdam, 8 juin 1()65. ^ WlCQUEFORT, t. III, p. 197.
^ Samedi, 13 juin 1665.