CHAPITRE VI
lingwerf, lieutenant-amiral de Frise, qui fut tué l'un des premiers, commença par plier et jeter le désordre. En même temps, le lieutenant-amiral de l'amirauté de la Meuse, Cortenaar, qui, en cas de mort de l'amiral d'Obdam, devait le remplacer, était, dès le début de l'action, frappé à mort par un boulet, et son fils tombait à ses côtés, victime du même sort. Tandis que son maître timonnier, voulant cacher un malheur aussi funeste, conservait son pavillon, Téquipage, cédant à une lâche terreur, enlevait aux officiers la direction du navire, et le faisait dériver loin de l'ennemi. Une partie de l'escadre de la Meuse suivit docilement le signal, et douze ou treize vaisseaux abandonnant la flotte la mirent ainsi à découvert.
D'Obdam, qui n'avait pu prévoir cette brusque retraite, l'avait rendue plus dangereuse encore par une manœuvre hasardée qui ne fit qu'augmenter la confusion, et dont les suites allaient être irréparables. Pour regagner l'avantage du vent, il avait pris le parti de percer la flotte anglaise, résolu de mettre le feu au vaisseau du duc d'York, dès qu'il l'aurait abordé. « Poussé par la passion de joindre Tennemi « , écrivait plus tard de Witt \ ci et monté sur un bon voilier, il prit les devants sur tous ceux qui n'étaient pas aussi légers que le sien, et qui s'efforçaient à grand'peine de le rejoindre, sans s'inquiéter s'il était suivi, et au risque de rompre toutes les lignes. 1)
Son audace faillit lui réussir. Accompagné des quatre meilleurs vaisseaux de la flotte, il avait attaqué à coups de canon le vaisseau du duc d'York, qui , serré de près, paya vaillamment de sa personne, et fut couvert du sang de trois officiers de son étatmajor tués à ses côtés. Le vice-amiral Lawson et le capitaine de frégate Smith accoururent à son aide pour le dégager, et entourèrent le vaisseau amiral des Provinces-Unies. Le feu prit aux poudres ^, soit par un boulet, soit par la négligence de l'équipage, et tout à coup, vers trois heures de l'après-midi, le bâtiment sauta, rompu en mille pièces, tandis que sa coque s'abîmait dans la mer : il ne resta pas un seul survivant des cinq cents hommes qui le montaient, et parmi lesquels on comptait un grand
^ L. de Witt à Van Beuningen, 4 mars 1666; et L. des Etats généraux à Ruyter, 18 juin 1665.
' De Guichb, Mémoires, t. I, p. 126.
346 JEAN DE VVITT.
nombre de volontaires appartenant aux premières familles des Provinces-Unies. Pendant que ce désastre jetait Fépouvante dans la flotte de la république, deux vaisseaux hollandais vinrent choquer la proue d'un troisième, et engagèrent si étroitement leurs agrès dans son mât de beaupré, que deux cents matelots travaillèrent vainement à les dégager avec leurs haches; les Anglais détachèrent aussitôt un brûlot qui les réduisit tous trois en cendres. La bataille était perdue, mais elle se prolongea encore avec acharnement, et la défaite fut honorée par de nombreuses actions d'éclat.
Le lieulenant-amiral Jean Evertz, auquel revenait le commandement après la mort de d'Obdam et de Cortenaar, essaya vainement de soutenir le choc des vainqueurs. Il recommença Taltaque contre le vaisseau du duc d^York, à la défense duquel le vice-amiral Lawson perdit la vie; mais, après avoir essuyé le feu de Pennemi pendant plus de douze heures, ne pouvant plus tenir la mer avec son vaisseau percé de dix-sept boulets, il suivit les instructions qui lui avaient été données pour le ralliement de la flotte, en se dirigeant du côté de la Meuse. La plupart des capitaines le suivirent, quoiqu'il n'eût pas arboré le pavillon amiral, ne pouvant se résigner à donner le signal de la retraite. Tromp resta seul avec son escadre au poste de combat qu'il devait occuper, abandonné par quelques équipages qui, se soulevant contre leurs capitaines, les obligèrent, sous menace de mort, à rester dans Pinaction et livrèrent même trois vaisseaux aux Anglais. Avec une faible escorte, il se retira en bon ordre, couvrant la retraite par une courageuse défense, et résistant jusqu'au soir à Pavant-garde ennemie. Il prit la route qui lui paraissait la plus courte, quoiqu'elle fût la moins sûre, et arriva le lendemain avec dix ou douze vaisseaux au Texel, où il en trouva cinquante qui avaient pris les devants.
Le vainqueur ne sut pas profiter de la victoire, qui lui aurait permis peut-être de détruire toute la flotte de la république, dispersée et livrée à ses coups. Les Etats généraux avaient perdu dixneuf grands vaisseaux, sept mille hommes, dont deux mille prisonniers, leur amiral en chef, et trois de leurs lieutenants-amiraux, tandis que la perte des Anglais se réduisait à quatre vaisseaux et à quinze cents hommes. Le roi Charles II, se croyant désormais maître de POcéan, fit graver une médaille qui lui en donnait