CHAPITRE VI
l'empire , avec ces mots mis en exergue : Et pontus serviet (la mer aussi lui obéira). Un seigneur anglais, qui se trouvait de passage à la Haye, ne craignit pas d'annoncer qu'avant deux ans la mer serait fermée à tout bâtiment hollandais. Pierre de Groot, pensionnaire d'Amsterdam , ne lui répondit qu'en invoquant les mystérieux décrets de la Providence. ^ Le changement ou la ruine des États », lui dit-il, « est un ouvrage qui dépend de la volonté de Dieu seul, et dont, comme souverain du monde, il se réserve de disposer*. »
Les violences populaires et les défaillances du courage militaire aggravaient les malheurs de la défaite. Le lieutenant-amiral Jean Evertz, qui n'avait abandonné le combat qu'à la dernière extrémité, après s'être signalé par un indomptable courage, n'en fut pas moins cruellement maltraité à son retour par la populace. Lorsqu'il eut mis pied à terre à la Brielle, il fut injurié par une foule en fureur, jeté dans un des canaux de la ville, et y aurait été tué à coups de pierre, sans le secours de deux députés des Etats qui, se trouvant sur les lieux, requirent des compagnies de soldats pour le dégager. Gardé à vue dans une maison voisine, il fut conduit pendant la nuit à la Haye avec une escorte. Il y fut enfermé à la conciergerie, pour donner une satisfaction apparente au mécontentement populaire, et les Etats généraux, après l'avoir entendu, le renvoyèrent devant le conseil de guerre qui siégeait au Texel; mais il se justifia si complètement, qu'il obligea ses juges à rendre hommage à sa conduite.
Le découragement avait gagné jusqu'aux plus intrépides. Tromp résista aux injonctions des trois commissaires des Etats qui lui avaient été envoyés pour lui ordonner de tenir la mer avec les vaisseaux qui lui restaient, afin de protéger les côtes ; il répondit " qu'il ne voulait pas s'exposer à perdre la considération avec la vie, en compagnie d'un grand nombre de lâches qui n'avaient ni courage ni honneur « , et il alla jusqu'à menacer de donner sa démission. De leur côté, les matelots, une fois rentrés au Texel, se jetaient dans les barques et dans les chaloupes pour aller à terre, malgré leurs officiers, et ne restèrent à bord qu'en y mettant pour condition la promesse d'un congé qui leur serait accordé tour à tour chaque semaine.
La constance des Etats généraux n'en fut point ébranlée , et de
1 Brandt, Vie de Ruyter, p. 283.
Witt ne se lassa pas de la raffermir. « Je vis M. de Witt aussitôt après la bataille " , écrivait d'Estrades à Louis XIV ' ; c je le trouvai, fort remis et aussi fier que de coutume. Il me dit qu'il s'en allait par ordre des Etats au Texel, pour y faire récompenser les uns et châtier les autres, espérant qu'il pourrait bientôt renvoyer la flotte en mer, et annonçant qu'on était résolu de donner un second combat. ^^ Son courage était à la hauteur de ses paroles. En se rendant au Texel, il avait aperçu de la côte quelques vaisseaux s'enfuir, poursuivis par Tennemi. Ainsi qu'il l'écrivait lui-même^, il s'était aussitôt élancé dans une barque de pêcheur pour les rejoindre, était monté à bord de l'un des bâtiments, sans s'inquiéter des voies d'eau qui lui étaient signalées, et les avait luimême ramenés au port, en faisant l'office de pilote. Il était impatient de prendre la direction d'une nouvelle campagne navale; c'était à regret qu'il n'avait pas accompagné l'amiral sur la flotte % et le désastre dont d'Obdam venait d'être victime ne l'empêchait pas de rechercher le poste du danger, comme le plus enviable privilège de ses fonctions.
Les Etats de Hollande n'avaient pu jusqu'alors se résigner à son éloignement, craignant que son départ ne les laissât sans direction. Quand il les eut déterminés à lui donner leur consentement, peu s'en fallut qu'il ne fût obligé d'y renoncer. Le jour de la séance où sa commission devait lui êlre délivrée, il s'était retiré pour éviter de lire lui-même la résolution qui faisait son éloge; son parent Vivien, pensionnaire de Dordrecht, qui le remplaçait pour diriger les débals, refusa de faire procéder au vote, ne voulant pas être responsable des dangers qu'il prévoyait, et de Witt fut obligé de rentrer dans la salle, afin de mettre lui-même aux voix l'autorisation qui lui permettrait d'aller exposer sa vie pour le service de la république *. L'assentiment des Etats généraux semblait encore plus difficile à obtenir. Les députés de Zélande et de Groningue, jaloux des nouveaux pouvoirs qui seraient ainsi donnés au Grand Pensionnaire de Hollande, s'opiniâtraient à s'y opposer^;
1 L. d'Estrades, 18 juin 1665.
- L. man. de Wilt à Vivien, 16 jnin 1665.
3 L. de Witt à d'Obdam, 4 juin 1665.
^ Hésol. États de Hollande, 24 juillet 1665.
^L. Wicquefort, man., 30 juillet 1665.