CHAPITRE VI
mais, pour se les rendre favorables, de Witt eut soin de demander lui-même la nomination de deux autres commissaires, et ce partage d'autorité, plus apparent que réel, lui permit d'aller remplir la mission qu'il avait recherchée. Il partit en compagnie de Jean Boreel , bourgmestre de Middlebourg, député de Zélande, et de Rutger Huygens, député de Gueldre, vieillard de soixante-dix-huit ans, qui s'était offert lui-même pour aller, malgré son grand âge, payer de sa personne. Les trois commissaires prêtèrent serment aux États généraux, et s'embarquèrent* entourés d'un cortège militaire; leur état-major comprenait deux colonels et deux lieutenants-colonels*, et ils avaient pour escorte douze hallebardiers, . avec une garde de quatre-vingt-douze matelots : c'était la souveraineté de la république qu'ils représentaient, et pour faire reconnaître leur autorité sur la flotte, les Etats avaient mis à leur disposition l'appareil le plus imposant du commandement.
Ils avaient pour mission de rétablir la discipline. Ils commencèrent par réunir le conseil de guerre, pour faire juger les capitaines qui s'étaient retirés sans ordres, et qui avaient ainsi contribué à la victoire de l'ennemi : trois furent exécutés et six dégradés, tandis que les honneurs funèbres étaient solennellement rendus à ceux qui étaient morts en faisant leur devoir. Deux monuments furent élevés dans la grande église de la Haye, pour perpétuer le souvenir des services et de la fin glorieuse de l'amiral d'Obdam et du lieutenant amiral Cortenaar. Il ne suffisait pas de punir les coupables et d'honorer les morts; il fallait remédier au mal en réparant les pertes que les Provinces-Unies avaient éprouvées : le fonds de réserve fut employé à de nouveaux équipements, et d'après la résolution des États généraux % le conseil d'État fut chargé de répartir entre les provinces le contingent des sommes à fournir, qui montaient à U00,000 livres.
La nomination du chef qui devait être chargé du commandement de la flotte, n'était pas moins urgente. Jean Evertz, contre lequel la fureur populaire s'était déchaînée, ne pouvait être choisi; Ruyter n'était pas de retour de son expédition lointaine; parmi les contre-
1 3 juillet 1665.
^ Melteren, Dolman, Van Ghent et Van Santen.
3 27 juin 1666.
amiraux, Tromp était le seul qui pût remplacer l'amiral d'Obclam. Il était aimé des matelots, pour lesquels il avait le prestige d'un nom que son père avait consacré par de nombreuses victoires, et son intrépidité justifiait sa renommée; mais d'après le jugement d'un contemporain \ « il était connu pour être un jeune homme plus rempli de feu que de raison ^^ ; en outre, sa résistance aux députés des Etats, la protection qu'il avait accordée aux capitaines mis en jugement, et son attachement héréditaire à la maison d'Orange, le rendaient suspect. Toutefois les États de Hollande et leur Grand Pensionnaire sacrifièrent leur défiance à la nécessité de la défense. Ils désignèrent Tromp comme lieutenant-amiral de l'amirauté de la Meuse, en remplacement de Cortenaar, et lui donnèrent le commandement de la flotte, tant qu'un amiral en chef ne serait pas nommé. Loin d'en être satisfait, Tromp ne fit que donner un libre cours à ses plaintes contre le choix des commissaires qui lui étaient envoyés par les États généraux, et à l'autorité desquels il ne voulait pas être obligé de se soumettre. Il imputait leur désignation à de Witt, auquel il se proposait, disait-il^, « de témoigner son ressentiment, en l'exposant de si près au danger qu'il le guérirait pour toujours de la manie de diriger les expéditions, et le ferait repentir de s'être mis à son bord 55. Mais le Grand Pensionnaire était indifférent à ces témoignages d'irritation, et il se préparait à conduire Tromp au secours des différentes flottilles qui revenaient de Smyrne, des Indes et de l'Amérique, lorsque la nouvelle de l'arrivée de Ruyter lui rendit pleine confiance.
Ruyter, dont l'éloignement était un malheur public, après avoir passé d'Afrique en Amérique, pour y continuer dans les Antilles les hostilités contre les colonies anglaises, venait d'entrer dans l'Ems % et avait jeté l'ancre devant le fort de Delfzil, à trois heures de Groningue. Il ramenait avec lui dix-neuf bâtiments, dont douze vaisseaux de guerre montés par deux mille matelots, avec des prises qui flattaient l'orgueil national, et d'importantes cargaisons qui rendaient l'abondance au commerce des Provinces-Unies. Plus le sort de Ruyter et de son escadre avait donné d'alarmes , plus leur heureux retour rendit expansives les manifestations d'une
^ Mémoires de Guiche, p. 125.
^ Ibid., p. 135.
3 6 août 1665.