‹ Jean De WittChapitre 168 sur 264 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

joie patriotique. Les Etats généraux invitèrent les États des provinces à faire célébrer des actions de grâces *. Les habitants de Frise et de Groningue, accourant en foule sur le rivage, se firent conduire en barques au vaisseau où Ruyter les reçut avec la cordiale bonhomie qui lui élait habituelle. Les femmes les plus respectables vinrent l'embrasser, selon la coutume du pays; il fut fêté comme le sauveur prédestiné de la république.

Les Etats de Hollande ne voulurent pas laisser échapper l'occasion de faire servir sa popularité au succès d'une nouvelle campagne. Dès le mois précédent, avant qu'on eût aucune nouvelle de son expédition, plusieurs membres de l'assemblée avaient été d'avis de lui donner le commandement en chef. Dès que son arrivée fut annoncée^, la proposition fut reprise sur la demande des députés d'Amsterdam. Les Etats de Hollande s'empressèrent d'y donner suite, en nommant Ruyter lieutenant-amiral général des escadres de leurs trois collèges. Le même jour % les Etats généraux lui déférèrent le commandement en chef, sous l'autorité de leurs trois commissaires, qui l'invitèrent à venir sans retard en prendre possession.

Pressés de secourir les vaisseaux qui revenaient des Indes, ils n'attendirent pas son arrivée pour faire sortir la flotte, que les vents contraires retenaient captive dans le Texel. L'énergique résolution du Grand Pensionnaire de Hollande surmonta les obstacles qui s'opposaient à cette manœuvre hardie et qui paraissaient la rendre téméraire. Mettant à profit ses connaissances mathématiques et s'appuyant sur des expériences qui confirmaient ses prévisions, de Witt reconnut"^, malgré l'opinion contraire des pilotes de la côte, que sur trente-deux directions différentes de vents, vingt-huit étaient favorables à la sortie par trois passages. En outre, il alla lui-même faire sonder les bas-fonds que les pilotes lui signalaient, et leur démontra qu'en dépit de leurs allégations, le passage du Spanjaarts-Gat, long d'une lieue, mais qui était le plus sûr à cause de sa largeur, avait une profondeur d'eau suffisante à la manœuvre de la flotte. Plein de confiance dans cette

ï L. de Wilt à Vivien, man., 18 août 1665.

2 10 août 1665.

^ Résol. Etats de Hollande, et Résol. Etats généraux, 11 août 1665,

^ L. man. de Witt à Vivien, 17 août 1665.

découverte, il donna Tordre du départ, en se chargeant lui-même de la conduite des deux plus grands vaisseaux. Les autres suivirent aisément. En souvenir de cette sortie, le Spanjaarts-Gat fut surnommé le canal de Jean de Witt.

Le Grand Pensionnaire surmonta aussi heureusement une autre difficulté qui lui restait à vaincre. La résolution que les États généraux avaient prise, pour faire de Ruyter le commandant en chef de Tarmée navale, donnait satisfaction à tous les officiers généraux; mais elle offensait Tromp, qui ne se résignait pas à prendre la seconde place, après s'être trouvé, jusqu'au retour de Ruyter, en possession du premier rang. Ne pouvant dissimuler son dépit, Tromp demanda aux commissaires des Elats généraux de le dispenser d'une nouvelle campagne, ce pendant laquelle il ne pourrait servir qu'avec répugnance « . Ceux-ci tentèrent vainement de le ramener à d'autres sentiments, et les Etats généraux auxquels ils firent appel leur donnèrent pleins pouvoirs, soit pour refuser sa démission, soit pour l'accepter. De leur côté, les Etats de Hollande lui témoignaient leur mécontentement de sa conduite, et ne lui ménageaient pas les reproches. N'osant braver l'indignation publique soulevée contre des prétentions personnelles dont l'intérêt du pays demandait le sacrifice, «t Tromp se laissa peu à peu apprivoisera). Il commença par rester à bord, et lorsque Ruyter eut rejoint la flotte en mer, il manifesta l'intention de garder son commandement. De Witt, qui l'avait ramené à son devoir, avec une douceur mêlée de fermeté , put se féliciter d'avoir ainsi empêché l'un des meilleurs serviteurs des Provinces-Unies d'abandonner leur service.

L'armée navale, si promptement mise en état de reprendre la mer, fut divisée en quatre escadres : la première, commandée par Ruyter; la seconde, par Corneille Evertz, frère de l'ancien lieutenant-amiral; la troisième, par Tromp, et la quatrième, par le lieutenant-amiral de Frise, Hiddes de Vries. Les vice-amiraux étaient Van Nés, Bankert, Van der Helst et Koerden. Deux colonels, Dolman et de Mauregnault; deux lieutenants-colonels. Van Ghent et Van Sauten, avaient le commandement des troupes que de Witt fit embarquer avec la plus active sollicitude. Les préparatifs

* WlCQUEFORT, t. III, p. 203.

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