CHAPITRE VI
avaient été poussés avec vigueur : 93 vaisseaux, 12 brûlots, 20 galiotes, 4,300 pièces de canon et 20,000 hommes d'équipage ', telles étaient les forces réunies par les Provinces-Unies pour leur défense.
iVul ne pouvait être plus digne ni plus capable de les commander que Ruyter, et les Provinces-Unies trouvaient en lui le plus grand amiral du siècle, pour soutenir sur les mers l'honneur de leur pavillon. Né à Flessingue dans une famille d'ouvriers, fils d'un garçon de brasserie, il s'était fait lui-même l'artisan de sa fortune". Après avoir commencé par gagner sa vie en travaillant dans une corderie, il s'était embarqué comme mousse, à Page de onze ans. Quatre ans plus tard , il passait dans l'armée de terre , et était envoyé en qualité de canonnier dans le duché de Clèves, sous les ordres du prince Maurice. Il avait ensuite repris son service de mer qu'il continua comme matelot, jusqu'à ce qu'il fût devenu pilote. Ses premiers maîtres ^ reconnaissant l'expérience maritime qu'il avait acquise dans ses lointains voyages , Pavaient envoyé à plusieurs reprises au Brésil et. aux Antilles, en lui confiant un navire qui lui permît de trafiquer à son compte. Au retour de ces courses commerciales, il fut appelé, en qualité de capitaine de vaisseau, dans la marine des Etats par le stathouder Frédéric-Henri, et le premier combat naval auquel il prit part, dans une expédition sur les côtes du Portugal, donna la mesure de son intrépidité.
Rentré dans la marine marchande, il fut rappelé au service de la république, pendant la première guerre d'Angleterre, par les Etats de la province de Zélande dont il était originaire, et les Élats généraux mirent sous ses ordres Pune de leurs escadres '' . Élevé après la ^mort du lieutenant-amiral Tromp à la charge de viceamiral du collège d'Amsterdam, il s'était cru obligé de l'accepter pour céder aux démarches pressantes de Jean de Wilt, et n'avait pas cessé de donner les gages d'un dévouement infatigable. Depuis la paix conclue avec PxAngleterre, il avait fait avec succès la police des mers contre les pirates barbaresques, en les poursuivant sans relâche, et les Etats s'étaient empressés de lui faire appel, quand
ï De Jonge, Histoire de la marine, t. II, p. 45.
2 Brandt, Uie de Ruyter, p. 3-13.
3 Corneille et Adrien Lampsens.
* 29 juillet 1652.
ils avaient résolu crobtenir de la France, par un commencemenl de représailles, la réparation de toutes les prises faites sur la marine marchande des Provinces-Unies. Sa participation à la guerre du Nord, qu'il avait terminée par le blocus de la flotte suédoise, et les succès de sa dernière expédition en Guinée, le désignaient pour recueillir la succession du lieutenant-amiral d'Obdam; aussi, quand elle devint vacante, semblait-il réunir tous les titres au commandement de Tarmée navale des Provinces-Unies. A quarante-huit ans , il arrivait ainsi au faîte de la fortune, et Ton pouvait dire que la république lui remettait ses destinées entre les mains, en le chargeant d'être sur les mers le défenseur de son indépendance de nouveau me nacée. Pendant dix années consécutives, il ne faillit pas à sa tâche, et ce fut sur son vaisseau, au milieu d'une victoire, qu'il acheva une vie exposée dans cinquantecinq combats, dont quinze grandes batailles navales, et consacrée tout entière au service de son pays.
Il réunissait les qualités qui font le grand amiral et le grand citoyen. Son courage intrépide, qui ne se démentit jamais au milieu des dangers les plus menaçants, était rehaussé par son sangfroid et par sa prudence; il avait à la fois le don de la réflexion et le don de la décision, qui sont les grandes vertus du commandement. Sa longue expérience, acquise dans ses nombreux voyages, appuyée sur la connaissance approfondie de toutes les parties de l'art du marin, aidée par une mémoire qui n'était jamais en défaut, lui suggérait toutes les précautions dont la victoire pouvait dépendre. Inflexible pour l'observation de la discipline, il savait se faire aimer de ses matelots par la sollicitude paternelle qu'il leur témoignait, et faisait passer sa vaillante confiance dans le cœur de tous ceux qui servaient sous ses ordres.
Il savait aussi bien obéir que commander. Soumis aux Etats ses souverains, il exécutait leurs instructions avec la plus scrupuleuse fidélité, se renfermant dans l'exercice de ses pouvoirs d'amiral, sans prétendre à aucun rôle politique. Il ne cherchait dans les prérogatives de sa charge d'autre satisfaction que celle d'un grand devoir patriotique à remplir, ne l'avait jamais sollicitée, répugnait à toute bassesse pour la conserver et se montra plus tard disposé à l'abandonner, pour rester fidèle à ceux dont il voulait partager la fortune. Des mérites aussi accomplis étaient ceux qui convenaient