CHAPITRE VI. 3i
surtout au service d'une république et justifiaient la confiante amitié qui ne cessa de lier de Witt à Ruyter.
L'éclat des grandeurs ne l'avait jamais ébloui. Ennemi de toute flatterie, il avait le luxe en aversion, et quand il n'était pas sur la flotte, il ne se plaisait qu'à la vie de famille '. Sa piété aussi sincère que tolérante entretenait en lui ces habitudes de simplicité. Il reportait à Dieu tous ses succès, a Je ne l'ai jamais vu » , dit un contemporain ', a qu'égal à. lui-même, et lorsque la victoire s'était déclarée en sa faveur , disant toujours : C'est Dieu qui nous la donne. ^î II méditait assidûment l'Ecriture sainte, et pendant les soirées d'hiver passées à terre, il en faisait la lecture à sa femme et à ses enfants réunis autour de la table de famille. Dans les exercices de piété qui étaient chaque jour pratiqués à son bord, il commençait lui-même le chant des Psaumes, « prenant beaucoup de plaisir à les chanter « , dit naïvement Braudt son historien, « tant pour édifier ceux qui l'écoutaient, que parce qu'il chantait bien » .
Ses portraits le représentent avec tous les dehors de la force et de la santé. Sa taille moyenne, mais bien prise, son front large, son teint vermeil, ses yeux noirs saillants sur le visage et lançant les feux du regard, sa moustache épaisse et relevée, sa physionomie à la fois sévère et douce, empreinte de droiture et d'honnêteté, font de lui le type de l'homme de mer, tel qu'il s'est oflert à l'admiration des contemporains et au respect de la postérité.
De Witt était digne de partager avec lui la communauté du danger et de la gloire. A la veille de la nouvelle campagne qui allait s'ouvrir, il avait pris le parti de rester à bord de la flotte avec deux autres commissaires des Etats. Il y était monté, par défiance de la fidélité politique et de la prudence militaire de Tromp; mais quand Tromp fut remplacé dans le commandemen t en chef par Ruyter qui donnait au Grand Pensionnaire toutes les garanties, ses amis lui
* Il fut marié trois fois. Sa première femme, Marie Velters, mourut dix mois après son mariage, en couches (1631), et sa fille ne lui survécut que quelques jours. Sa seconde femme, Gornelia Engels, morte en 1650, lui donna cinq enfants, dont il ne conserva que trois : deux filles, l'une mariée à deWitte, capitaine d'une compagnie de soldats de marine, et plus tard capitaine de vaisseau ; l'autre à Thomas Pots, pasteur àFlessingue; et un fils, Engel de Ruyter, qui devint contreamiral et vice-amiral. Sa troisième femme, Anne Van Gelden, qui était veuve, et qu'il épousa en 1652, lui donna deux filles, l'une mariée à Bernard Somer, pasteur à Amsterdam; l'autre, Anne, qu'il perdit à onze ans.
■^ Mémoires de Guiche, t. II, p. 110»
conseillèrent avec instances de ne pas s'éloigner, dans la crainte que le parti orangiste ne profitât de son départ pour reprendre possession du gouvernement. De Witt leur opposa une volonté inébranlable. " Il se prépare au voyage ^î , écrit un correspondant de la cour de France \ «c disposant ses affaires domestiques, en sorte qu'il lui semble que la mort lui soit une chose indifférente, et qu'il ne considère pas le nombre de ses enfants qui sont tous fort petits, n ila nouvelle grossesse de sa femme, quand il s'agit de servir l'Etat. Il n'a qu'un souci, celui d'être injustement soupçonné de vouloir, en s'éloignant, se dérober aux ressentiments de ses ennemis et aux inimitiés populaires, v — a Je ne doute pas » , écrivait-il à Van Beuningen ^, et que les bruits qu'avaient fait courir les Anglais ou quelques autres, que d'odieuses raisons de peur m'avaient engagé à m'embarquer sur la flotte de FEtat, ne soient tombés d'eux-mêmes, v Le sort de sa personne et celui de son pouvoir lui paraissaient attachés au salut de l'Etat qui dépendait du succès de la guerre. « Une seconde bataille navale « , disait-il, « affermira également ou ruinera tout d'un coup l'un et l'autre. ^ Il justifiait par les plus nobles pensées les motifs de sa conduite, dans la lettre intime qu'il écrivait à sa belle-sœur % femme de Corneille de Witt, dont le caractère énergique méritait la confiance qu'il lui témoignait. ce Je me suis toujours imaginé que vous avez tant de fermeté d'esprit et de courage, que je ne pouvais pas m'attendre à trouver en vous la tendresse si anxieuse que vous manifestez à la fin de votre lettre. Ma résolution de prendre part à l'expédition est fondée sur une nécessité absolue. Ceux qui n'en ont pas été les témoins w , continuait-il, a refuseront peut-être de croire qu'une armée navale de 20,000 hommes environ, et commandée par des chefs qui connaissent le métier depuis leur enfance, ne comptât personne capable de la conduire et de l'exercer. Aussi, c'est une nécessité impérieuse d'y porter remède, et de tâcher pour ainsi dire d'imprimer à cette armée une notivelle vie. Pour y parvenir, la présence de commissaires a été jugée nécessaire, afin de donner
A WicQUEFORT, L. man., 30 juillet 1665.
2 L. de Witt à Van Beuningen, 19 novembre 1665.
•^ Lettre de Witt à sa belle-sqeur Maria Van Berkel, femme de Corneille de Witt, nublice par Siegexbeek, lets over Johann de Witt : Magaziin voor wetenschap yen, Imnster eîi letteren, t. II, 1823.