‹ Jean De WittChapitre 171 sur 264 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

une direction aux avis des chefs, qui autrement pourraient être contradictoires, et en vue de rendre la confiance aux matelots, à l'aide de la persuasion. Il fallait qu'on fît choix d'un représentant des Etats généraux ayant assez d'influence, pour que son opinion pût être prédominante. Comme la plupart des députés de la Hollande ont partagé cette opinion, ilestraisonnableque des proches parents, qui par leur affection extrême n'y peuvent voir si clair que des personnes neutres, s'y soumettent et tranquillisent leurs trop grandes appréhensions. Il faut qu'ils se bercent de la douce pensée que pour peu que Dieu le Seigneur bénisse l'œuvre projetée, la liberté du pays sera affermie. Dans ce but, nous devons sans crainte oser hasarder notre corps, notre vie, nos biens et notre sang, et si vos alarmes peuvent se rassurer quelque peu par ma franche résolution, je puis vous attester en toute vérité que, durant ma présence ici, nulle pensée triste n'est venue tracasser mon esprit. >' Son dévouement patriotique ne suffisait pas pour désarmer les inimitiés. Cl J'eus quelque peine à m'empêcher de rire de voir un avocat persuadé qu'il redonnerait du courage à des gens épouvantés v , écrit le comte de Guiche dans ses Mémoires ' , « et qu'avec moins de vaisseaux, il gagnerait un combat par sa vertu contre une flotte victorieuse et supérieure en tout à la sienne. C'est, je crois, quelque excès d'une présomption peu commune. « Ailleurs, le même auteur ajoute ^ : ce Le Grand Pensionnaire faisait dire par ses agents que les Romains avaient tiré des gens du labourage pour le commandement des armées. Les plus modestes de ses serviteurs le comparaient aux nobles vénitiens, et pour lui, il se croyait capable de tout ce que l'on peut faire à la guerre, de telle sorte que, changeant aussi d'habits, il se fit faire un justaucorps chamarré de dentelles d'or, et prit un baudrier en broderie où il pendit une longue épée. " Ce sont là des railleries hautaines auxquelles on reconnaît aisément le grand seigneur de cour ne pardonnant pas à un bourgeois d'usurper en quelque sorte les vertus militaires dont la noblesse se réservait le monopole. Elles n'empêchent pas que de Witt se soit montré digne de prendre sa place dans cette compagnie d'élite des grands hommes d'Athènes et de Rome dont la vie appartenait tout entière à leur patrie et dont les

1 De Guiche, Méînoires, t. I, p. 126.

^ Ibid,, p. 133.

services donnèrent tant d'éclat aux républiques de Tantiquilé.

Le Grand Pensionnaire justifia sa présence sur la flotte par la promptitude avec laquelle il la fit équiper et mettre à la voile. Il était pressé de l'envoyer au-devant des vaisseaux qui revenaient des Indes orientales et qui avaient rallié tous les convois marchands de la Méditerranée. La perte de ces soixante-sept bâtiments portant à bord cent vingt tonnes d'or aurait été pour le commerce de la république un irréparable désastre. Peu s'en était fallu qu'obligés de se détournerdeleurroute pour échapper aux croisières ennemies, ils ne fussent surpris dans le port de Bergen en Norvège, dont le gouverneur fut inutilement sommé de les livrer : l'escadre anglaise les y attaqua ', mais fut repoussée par le canon de la place. Toutefois ils auraient été obligés de payer leur rançon au gouverneur qui leur demandait cent mille écus, si la flotte partie du Texel n'était arrivée à temps, pour les faire sortir et leur servir d'escorte.

Les espérances de leur heureux retour furent en partie détruites par la tempête qui survint ^. Le vent du nord-ouest souffla avec tant d'impétuosité qu'avant d'avoir pu rejoindre l'ennemi, la flotte des Etats fut dispersée malgré les efforts de Ruyter et de Jean de Witt pour la rallier. A bord d'un vieux bâtiment, le Grand Pensionnaire indiff'érent au péril ne quitta pas le tillac pendant la tourmente, afin de diriger les signaux. Mais quarante vaisseaux à peine restaient en ligne , et pendant que les escadres dispersées se rejoignaient tardivement, la flotte anglaise s'était éloignée, satisfaite des prises que le coup de vent lui avait permis de recueillir : cinq vaisseaux de guerre et dix-sept bâtiments marchands, dont trois navires Jes Indes estimés quatre millions, étaient tombés en son pouvoir '. De nouvelles pertes tenaient ainsi tristement lieu de la victoire espérée.

Le Grand Pensionnaire opposait aux assauts de la fortune contraire une inébranlable fermeté d'àme; il s'humiliait sous les coups de l'adversité, mais ne se décourageait pas. C'est en ces termes qu'il rendait compte aux Etats généraux des malheurs éprouvés^. ^ xA^ous savons « , leur écrivait-il, " que la douleur produit les plaintes ; c'est

» 12 août 1665.

^ 8 et 9 septembre 1665.

3 L. d'Estrades, 24 septembre 1665,

* RelEition de Jean de Witt aux Etats, 23 septembre 1665.

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