CHAPITRE VI
pourquoi nous prévoyons bien que nous ne serons pas exempts des accusations injustes et des calomnies ; mais nous voulons espérer que Leurs Hautes Puissances, considérant tout ce que nous avons fait, pourront juger que c'est une vraie fatalité qui nous est survenue de la main de Dieu, et qu'en cela il n'y a eu aucune négligence de notre part. Il a plu à Dieu de se servir du vent, cet élément inconstant, pour disperser notre flotte, tellement que nous ne pouvons dire autre chose que ce que nous avons continuellement dans le cœur : « L'homme propose, mais Dieu dispose. « Nous espérons toutefois que ce même Dieu fera ressentir les effets de sa miséricorde et de sa bienveillance à cet Etat dans quelque autre rencontre de plus grande importance, et de cette manière, il fera voir que s'il frappe d'une main, il applique le remède de l'autre, selon son bon plaisir '. «
Ainsi soutenu par son patriotisme et par sa foi chrétienne, de Witt n'avait plus d'autre pensée que celle de tenter de nouveaux efforts pour aller au-devant d'un engagement qui permît à la république de tirer parti de ses forces navales. La proposition ayant été faite de rappeler les vaisseaux dans les ports, et de les désarmer par suite de la saison déjà avancée, il écrivit en ces termes au pensionnaire de Dordrecht, Vivien, qui tenait sa place dans l'assemblée des États de Hollande. «Je crois que s'il avait plu à Dieu défaire arrivera bon port l'armée navale et les vaisseaux des Indes, l'Etat aurait bien pu, sans préjudice du bien public, et sans compromettre sa propre réputation, se résoudre à faire désarmer. Mais puisque la Providence de Dieu en a autrement ordonné, j'estime qu'il sera plus avantageux et plus honorable pour l'Etat de faire encore une tentative, avant que les Anglais aient eu le temps de renforcer leur armée, par le moyen des richesses qu'ils ont enlevées aux sujets de l'Etat, et des navires de guerre qu'ils ont pris. Par conséquent, je suis d'avis qu'on mette incessamment à la voile , pour aller encore une fois les chercher, et je crois qu'avec une si belle armée navale, on peut tout espérer, moyennant la bénédiction de Dieu. «
Son avis fut adopté par les Etats. La flotte, qui s'était rassemblée à Gorée, reçut l'ordre de se diriger vers l'Angleterre. Ne pouvant, par suite des vents contraires, tenter l'attaque des brûlots et des
1 L. man., de Witt h Vivien, 23 octobre 1665.
vaisseaux de guerre mouillés auprès des Dunes, elle vint bloquer les bouches de la Tamise. Le Grand Pensionnaire, monté sur une galiote, en alla faire une exploration vigilante, qu'il mit à profit, deux ans plus tard, pour assurer le glorieux succès d'une nouvelle campagne. Soixante vaisseaux ennemis étaient à Fancre dans le fleuve, et selon les prévisions les plus vraisemblables, ils devaient entreprendre d'en tenter à tout prix la sortie, afin de rouvrir la Tamise à la navigation; mais ils trompèrent par leur inaction l'attente du Grand Pensionnaire. Atteinte par la peste qui décimait Londres , la flotte anglaise était trop éprouvée pour s'exposer à un combat, et celle des Etats, après l'avoir inutilement bravée, fut contrainte par les maladies et le mauvais temps de rentrer dans les ports '.
De Witt et ses deux collègues donnèrent connaissance de leur rapport aux Etats généraux, et reçurent leurs solennels remercîments '. Le même jour, le Grand Pensionnaire rendit compte de sa mission aux Etats de Hollande qui lui avaient déjà adressé leurs encouragements ', et qui lui renouvelèrent l'assurance de leur satisfaction *. L'éloge le plus flatteur qu'il reçut fut celui de Ruyter. Quand l'amiral qui partageait les titres de Jean de Witt à la reconnaissance publique parut successivement à la barre des deux assemblées ^ pour être félicité des services qu'il avait rendus, il déclara que « dans toutes les délibérations des conseils de guerre auxquelles le Grand Pensionnaires avait pris part, il avait toujours reçu de lui la plus utile assistance et qu'il rendait hommage à sa rare pénétration « . Il tint en outre à manifester publiquement rattachement qu'il professait pour lui, en venant passer dans sa demeure le temps du séjour qu'il fit à la Haye. De Witt pouvait se glorifier du témoignage rendu à sa conduite par un tel juge. Satisfait d'avoir pu contenter ses maîtres, il refusa toute récompense , déclarant « qu'il n'avait pas entrepris de faire cette expédition en vue de recevoir des présents, mais pour s'acquitter de son devoir et servir sa chère patrie, pour laquelle il était toujours
* 2 novembre 1665.
2 Résol. Elats généraux, 6 novembre 1665.
^ Résol. États de Hollande, 25 septembre 1665. "^
^ Ibid., 6 novembre 1665.
^ 18 novembre 1665.