CHAPITRE VI
Il avait mis sur pied, dans l'espace de deux mois, 8,000 chevaux et près de 5,000 fantassins, avec un corps d'artillerie considérable. De nouveaux renforts portèrent bientôt son arméeà 18,000 hommes * . Il chercha le succès dans la rapidité de l'attaque. Quelques semaines lui suffirent pour s'emparer du comté de Zutphcn et d'une partie de la province de POveryssel '. A l'exception de la place de Borkelo qui, commandée par un enseigne nommé Eck, soutint un siège de quelquesjours, toutes les villesse rendirent, avant qu'aucune mesure eût été prise pour les secourir. Les Etats pouvaient craindre que Tarmée ennemie ne précipitât sa marche, sans trouver le moindre obstacle. Mais elle se divisa en deux détachements, et l'élan de l'attaque fut ainsi ralenti. Confiant dans les espérances que lui donnait un ancien député des états de Groningue, Schulembourg , récemment condamné comme traître à la suite de troubles civils survenus dans la province, et persuadé que Schulembourg lui ferait ouvrir les portes de Groningue, l'évêque envoya une partie de ses troupes dans la direction de la ville. Il espérait surprendre le fort deDelfzyl à l'aide d'une descente des Anglais, et compléter ainsi le rapide succès de son expédition, a Le lion batave 5?, disait-on % ce se laissait battre par un mouton, lorsqu'il aurait dû n'avoir besoin que d'un coup de patte pour se faire respecter. :>
Les forces militaires que les Etats pouvaient opposera l'invasion étaient insuffisantes. Leur armée avait été imprudemment réduite à 24,000 hommes; les nouvelles levées qu'ils avaient ordonnées n'étaient pas encore complétées ; leurs meilleurs soldats, au nombre d'environ 7,000 *, faisaient partie des troupes de marine embarquées sur la flotte, et ils n'avaient guère que 6,000 hommes à mettre en campagne. En outre, les fortifications des villes frontières n'avaient pas été réparées; les magasins et arsenaux restaient vides. Enfin, la suppression d'un grand nombre d'emplois d'officiers et la vacance du commandement en chef désorganisaient l'armée. Les Etats généraux ne s'étaient pas contentés de laisser les compagnies sans lieutenants, en se refusant à toute nouvelle nomination ^ ; ils n'avaient
* De Guiche, Mémoires, p. 204.
2 L. d'Eslrades, j.er octobre 1665.
3 ArrzEMA, Zaken van Staat en Oorlogh, t. V, p. 1031. '* Voir p. 338, et de Jonge, t. I, p. 787.
* L. de Witt à Van Beuningen, 3 mars 1661.
même pas remplacé le feld-maréchal de Bréderode , mort depuis dix ans, les Etats de Hollande s'étant refusés à lui laisser donner un successeur. La cavalerie, l'artillerie, Tinfanterie restaient dès lors sous les ordres de chefs qui ne relevaient plus d'aucune autori lé militaire et qui étaient réduits eux-mêmes à une condition subalterne. Tous les pouvoirs militaires avaient été attribués au conseil d'État. tt Ils sont si jaloux de leur autorité et de ce titre de souverains » , écrivait d'Estrades ' , qu'ils paraissent aimer mieux recevoir des dommages très-préjudiciables et faire eux-mêmes le métier de général en chef, plutôt que de laisser agir ceux qui en sont capables, te Les Etats de Hollande avaient (rop facilement sacrifié à leurs craintes politiques les nécessités impérieuses delà défense. De Witt reconnaissaitle danger, qu'il signalait en ces termes : « La mauvaise opinion qu'on a de l'armée de terre de cet Etat n'est pas sans fondement, et je vous avoue que, d'après mon avis, elle ne peut être employée à de grandes opérations; mais si l'on parvient à faire exécuter les projets que j'ai faits pour y remédier, je ne doute pas qu'on ne parvienne à la mettre dans un état satisfaisant*. i)
Pour réparer les fautes commises, il fallait au moins pourvoir sans retard au choix d'un commandant en chef. Guillaume-Frédéric de Nassau, stathouder deFrise etdeGroningue, grand maître de l'artillerie, qui avait commandé la dernière expédition contre Févêque de Munster , venait de mourir ^ Louis de Nassau, seigneur de Beverwaert, sergent de bataille de l'armée, qui avait la confiance des États de Hollande, le suivit quelques mois plus tard dans la tombe. Il ne restait plus à choisir que deux officiers généraux, le rhyngraff'de Salm, Frédéric Magnus, gouverneur de Maestricht, commissaire général de la cavalerie, et le prince Jean-Maurice deNassau-Siegen, ancien gouverneur du Brésil, stalhouder de Clèvcs pour l'électeur de Brandebourg, commandant de IVesel, et lieutenant général de la cavalerie.
Les Etats de Hollande, qui se défiaient à la fois de ses engagements avec l'électeur et de sa parenté avec la maison d'Orange, et qui alléguaient son grand âge, auraient volontiers mis en avant le prince de Tarente,coloneld'unrégimentdecavalerie, qu'ils venaient
* L. d'Estrades, 7 janvier 1666.
2 L. de Witt à Ysbrandt, 16 février 1666.
' Voir chapitre viii.