CHAPITRE VI. 36Ô
La jonction des corps auxiliaires français avec le corps d'armée de la république, à Arnheim, ne fit que rendre la déception plus complète. Les fautes de Tévêque semblaient cependant devoir assurer le prompt succès de la campagne et permettre de réparer le temps perdu. La tentative de son lieutenant d'Ossery contre Groningue avait échoué. Protégée contre toute surprise par une garnison de 4,000 hommes, la ville s'était vaillamment défendue. La princesse de Nassau, Albertine-Agnès, veuve du dernier stalhouder de Frise et Groningue, Guillaume-Frédéric, s'y était renfermée avec son jeune fils, Henri-Casimir, pour encourager la résistance des habitants. Le détachement de l'armée épiscopale qui était venu attaquer la place laissa couper ses communications avec le corps d'armée principal qui avait envahi l'Overyssel. Menacé d'être cerné, il s'était retranché dans une forte position à Winschoten, près de l'embouchure de la rivière d'Ems. Pour le dégager, l'évêque se transporta à Meppen, et fît construire à travers les marais, par quatre ou cinq mille pays^-s, une digue longue de deux lieues qui porte encore aujourd'hui son nom, et qui fut terminée en six semaines.
Pour détruire cette avant-garde de l'armée de l'évêque, il suffisait de l'attaquer, avant qu'elle fût secourue. Mais les 15,000 hommes que l'arrivée des troupes françaises permettait d'employer contre lui, et qui auraient pu facilement se transporter dans le pays ennemi dégarni de troupes, restèrent dans l'inaction. Le commandant français Pradel, exécutant sans doute les secrètes instructions de temporisation qui lui avaient été données par Louis XIV, alléguait l'insuffisance de l'attirail de campagne et la saison avancée, pour s'opposer à la continuation de l'expédition, et réclamait le renvoi des troupes dans leurs quartiers d'hiver. Sa résistance ne fit qu'augmenter les incertitudes du prince Jean-Maurice, qui, a par faiblesse et trop de condescendance « , ainsi qu'écrit Jean de Witt, a s'en tint aux délibérations ' ^5 .
Les commissaires des Etats, après avoir renouvelé inutilement leurs plaintes et leurs instances pendant trois semaines, obtinrent enfin que les troupes alliées quittassent leurs cantonnements et fussent conduites au delà de l'Yssel. Toutefois la lenteur avec
3 L. de Witt à Vau Beuningen, 31 décembre 1665.
laquelle elles se mirent en marche, augmentée par le mauvais état des routes, rendit l'expédition inutile. La campagne n'eut pour les Etats généraux d'autre résultat que la soumission de la petite ville de Lockhem, défendue seulement par 400 fantassins et qui, une fois la tranchée ouverte, capitula après une résistance de trois jours V Pour obtenir que Pradel consentît à l'investir, le prince Jean-Maurice avait été réduit à lui représenter que les États se contenteraient de cette preuve de sa complaisance '. Aussi Pradel, a insistant sur le manque de fourrage^ ^^ , exigea-t-il impérieusement que l'ordre de retraite fût donné, et les commissaires des États furent obligés de ramener l'armée, tandis que la cavalerie de Févêque parcourait librement les environs.
L'expédition fut remise après l'hiver, et les troupes retournèrent dans leurs garnisons. L'invasion avait été à peine arrêtée, et les Provinces-Unies, au lieu d'en être délivrées, pouvaient craindre qu'elle ne reprît bientôt son cours. Les députés s'empressèrent de venir rendre compte aux États généraux de leur mission, et le prince Jean-Maurice fut également invité à faire le rapport de sa campagne : il le prépara avec soin , repoussa avec fierté les reproches qui lui étaient adressés, en appela, pour se justifier, au jugement de ses officiers, et incrimina l'imprévoyance des États pour les approvisionnements de l'armée*. Les États de Hollande et leur Grand Pensionnaire ne lui dissimulèrent pas leur mécontentement ^ ; mais les autres provinces exigèrent que le commandement lui fût continué, et obtinrent même en sa faveur un vote de remercîments *.
Au lieu de resserrer les bonnes relations entre la France et la république, cette campagne avait rendu les Provinces-Unies mécontentes et inquiètes. Les États en étaient réduits à désirer le rappel des troupes françaises, aussi impatiemment qu'ils avaient attendu leur arrivée. La correspondance du comte d'Estrades n'explique que trop les craintes qu'elles donnaient, quand on con-
' 13 décembre 1665.
2 De Guiche, Mémoires, p. 284, 287.
^ L. de Witt à Van Beuningen, 30 décembre 1665. * Rapport du prince Jean-Maurice, 23 janvier 1666.
•^ L. de Witt à Van Beuningen, 31 décembre 1665, et i. d'Estrades, 24 et 28 janvier 1666.
^ Résol. Etats généraux, 27 février 1666.