CHAPITRE PHEMIER
Les princes d'Orange, en se considérant comme indispensables au salut du pays, et en i/oulant fonder une dynastie, pouvaient donc se croire appelés à satisfaire le vœu public. La bourgeoisie des villes était seule résolument opposée à cette transformation de leur pouvoir. Elle entendait non-seulement défendre contre tout empiétement ses franchises municipales et politiques, mais encore mettre à Fabri de la guerre étrangère les intérêts de son commerce. « Ayant la haine de l'oppression plutôt que l'amour de la liberté * v , elle tenait à faire prévaloir les principes d'un gouvernement pacifique et économe. Tandis que le parti orangiste trouvait des partisans dans les États généraux auxquels l'autorité des stathouders paraissait être une garantie du pouvoir fédéral, le parti bourgeois s'appuyait sur les Etats de Hollande qui représentaient sa politique. C'était, sous des formes déguisées et adoucies, la lutte engagée entre un parti monarchique et un parti républicain. Tous deux étaient. en présence, avec des forces à peu près égales, et devaient plus d'une fois se trouver aux prises. Cette rivalité presque permanente, qui explique l'histoire intérieure des Provinces-Unies, préparait à Jean de Witt le rôle qu'il devait jouer et la destinée qui l'attendait.
La délivrance des Provinces-Unies semblait devoir assurer un royaume à la maison d'Orange. Guillaume P"", qui s'était fait leur libérateur, descendait d'une maison princière d'Allemagne, celle de Nassau, dont l'origine remonte avec certitude jusqu'au milieu du onzième siècle. Ses ancêtres exerçaient, comme ducs de Gueldre, les droits souverains dans les Pays-Bas quatre cents ans avant l'avènement de la maison de Bourgogne, et servirent fidèlement les princes de cette maison. Engelbert II fut l'un des lieutenants de Charles le Téméraire et de Maximilien; il laissa ses biens à son frère Jean, dont les deux fils, Henri et Guillaume de Nassau , partagèrent l'héritage. Guillaume entra en possession des terres d'Allemagne et mourut jeune, laissant sept filles et cinq fils. Il était père de Guillaume I", et c'est le descendant de son second fils, Jean dit le Vieux, qui occupe encore aujourd'hui le trône des Pays-Bas.
Henri, frère aîné de Guillaume de Nassau, qui avait reçu en partage les biens de sa famille dans le Luxembourg, en Brabant,
* Saint-Evremont, t. II, p. 218.
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en Flandre et en Hollande, .fut gouverneur de Charles-Quint, dont il devint ensuite le confident. Son fils, René de Nassau-Châlons , hérita par sa mère, Claude de Châlons, de son oncle maternel, Philibert d'Orange, et recueillit ainsi la petite principauté d'Orange, qui donna à toute sa famille le nom historique qu'elle a conservé. Mort sans enfants aux côtés de l'empereur , dans la tranchée de Saint-Dizier, il laissa son riche héritage à Guillaume, son cousin germain, qui, à Tâge de onze ans, se trouva ainsi Théritier des richesses et du pouvoir de toute sa maison.
Élevé à la cour de Charles-Quint, appelé de bonne heure, par la confiance de Tempereur et de Philippe II, aux premiers commandements et chargé des négociations les plus importantes, nommé stathouder des provinces de Hollande et de Zélande, il semblait destiné à mener une vie de loisirs, au milieu des fêtes, tenant table ouverte dans le splendide palais de Nassau, à Bruxelles, et y étalant le luxe d'une somptueuse hospitalité. Il se trouvait ainsi naturellement à la tête de la noblesse des Pays-Bas, et ce fut dans son château de Bréda qu'il publia la déclaration connue sous le nom de Compromis des nobles^ qui a mérité d'être appelée le Serment du Jeu de paume du seizième siècle.
Averti prématurément par le roi de France Henri II des projets tt d'extermination des hérétiques i) , il fut surnommé le Taciturne, à cause du calme imperturbable avec lequel il reçut cette sanglante confidence \ Décidé à temporiser avant de prendre la défense des habitants des Pays-Bas , il attendit que la mesure de l'oppression fût comblée , pour se déclarer protestant ; mais une fois qu'il eut ainsi donné le gage irrévocable de son dévouement à la cause persécutée, il y sacrifia son repos, sa fortune et sa vie. Les fortes et saintes leçons de sa mère, Julie de Stolberg, avaient trempé son caractère et raffermi son âme contre toute défaillance; il était à l'épreuve des revers. Sa fière devise : Je maintiendrai^ était devenue le cri d'espérance de tout un peuple, et le chant de Guillaume, le Wilhemslied^ véritable psaume de guerre, écrit par Marnix de Sainte-Aldegonde , n'a pas cessé, depuis trois siècles, d'être pour la Hollande l'écho des traditions patriotiques.
Guillaume P' n'avait pas toutefois fondé une dynastie; il avait
1 MOTLEY, t. Pr, p. 288.