CHAPITRE PREMIER
refusé la souveraineté, telle qu'elle lui avaii été offerte par les sept provinces qui avaient conclu entre elles l'Union d'Utrecht *, et n'avait accepté les pleins pouvoirs que pour le temps de la guerre. Surnommé le Père de la patrie, il était resté le chef civil et militaire d'une république. Entouré de frères aussi vaillants que lui, et dont trois trouvèrent sur le champ de bataille une fin glorieuse et prématurée, il paya comme eux de son sang l'affranchissement de son pays, en périssant sous le poignard d'un assassin* : il laissait ainsi à ses descendants le prestige de sa vie et de sa mort, la renommée de libérateur et celle de victime.
Son fils Maurice', quoique âgé seulement de dix-sept ans, et encore étudiant à Leyde, fut considéré comme son héritier, i^ppelé d'abord à siéger dans le Conseil d'État, il avait recueilli bientôt toutes les charges paternelles. Capitaine et amiral général de l'Union, devenu stathouder de Hollande, deZélande, d'Utrecht, de Gueldre et d'Overyssel, tandis que son cousin germain, Guillaume-Louis, fils d'un frère de Guillaume I", exerçait le stathoudérat de Frise et de Groningue, il avait continué l'œuvre de son père et accru le patrimoine de gloire qu'il en avait reçu. Mais les pouvoirs qui lui étaient donnés, les succès qu'il avait remportés et sa grande renommée d'homme de guerre avaient éveillé son ambition , au lieu de la satisfaire; il se crut le maître de la république. Mécontent des tentatives qui avaient été faites pour hâter la paix, il était entré en lutte avec les Etats de Hollande qui ne paraissaient pas favorables à la continuation de la guerre et qui craignaient les empiétements de son pouvoir. Il avait prétendu leur faire la loi, à l'occasion des différends religieux qui partageaient la république en deux sectes, comme en deux camps ennemis. L'une était celle des arminiens ou remontrants, ainsi nommés à cause d'une remontrance ou exposé de leur doctrine qu'ils avaient adressée aux Etats de Hollande; l'autre était celle des gomarristes ou contreremontrants. Les premiers défendaient la liberté humaine; les seconds, la prédestination divine. Les États de Hollande s'étaient prononcés pour les arminiens, et le stathouder Maurice d'Orange, qui cherchait le prétexte d'une rupture, trouva l'occasion favo-
•^ Fils de sa deuxième femme, Anne de Saxe.
rable pour invoquer contre eux Tappui des Etats généraux.
L'avocat général ou ministre de la Hollande, Olden-Barneveldt, avait entrepris de lui résister. Le courage militaire dont il avait fait preuve dans sa jeunesse, son expérience diplomatique, la part qu'il avait prise à la fondation et à la conservation de la république, l'autorité qu'il exerçait dans l'assemblée des Etats de la province faisaient de Barneveldt un rival redoutable pour le prince d'Orange; il se trouva ainsi exposé à des ressentiments implacables auxquels il fut sacrifié. Maurice ne lui tint compte ni de son grand âge, ni de ses quarante-six ans passés au service du pays. Ne pouvant lui reprocher aucun crime, il résolut de le soustraire à ses juges naturels, les Etats de Hollande, pour le faire condamner par des commissaires, et fit monter sur l'échafaud ' le vieillard de soixante-douze ans qui avait dirigé et protégé sa jeunesse, celui qui, d'après le témoignage de la veuve de Guillaume P', " n'avait pas agi seulement en ami, mais en véritable père de la maison d'Orange* n . L'éclat des victoires qui achevaient l'affranchissement de la république ne put effacer cette tache de sang, et l'ombre vengeresse de la victime sembla s'interposer entre le prince d'Orange et le pouvoir monarchique, pour empêcher le fils de Guillaume I" de se faire roi.
Le troisième stathouder, Frédéric-Henri, son frère', né de la dernière femme de Guillaume I", Louise de Coligny * , marié tardivement à Amélie de Solms, avait fait oublier par sa modération et sa politique conciliante les abus de pouvoir dont Maurice s'était rendu coupable. L'un des premiers capitaines de son temps par l'opiniâtre fermeté dans l'exécution de ses desseins, il se montra, pendant plus de vingt ans, aussi habile à conduire les opérations militaires qu^à rétablir et à conserver le bon accord intérieur. Par une conduite toujours affable et par une loyauté qui ne pouvait donner prise à aucun soupçon, il mérita qu'on dît de lui ce qu'il ne se faisait que des amis, et ne semblait avoir d'ennemis que pour se réconcilier avec eux ^ « .
1 13 mai 1619.
2 Préface des Mémoires de Delacourt, p. 24, édition 1709.
3 11 succéda à Maurice d'Orange en 1(>25.
4 Voir la Réforme au seizième siècle , Études et portraits, par Auguste Laugel. * Préface des Mémoires de Delacourt, p. 19.