‹ Jean De WittChapitre 181 sur 264 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Ruyter, qui se disposait à donner le signal de l'abordage, reconnaissant le péril auquel l'escadre de son lieutenant était exposée, résolut de traverser les lignes ennemies, pour lui porter secours. L'ennemi, n'ayant pu lui barrer le passage, entreprit de Fenfermer dans un cercle infrancliissable, et les vaisseaux amiraux des trois escadres anglaises l'assaillirent tour à tour, en lui envoyant leurs bordées et leurs brûlots. Soutenu par l'escadre de la Hollande du Nord qu'il avait ralliée, il repoussa l'attaque avec une inébranlable fermeté, et coula à fond six des vaisseaux ennemis qui le serraient de plus près; mais les avaries qu'il avait lui-même éprouvées l'obligèrent à s'éloigner, et il dut charger son lieutenant-amiral, Van Nés, d'inquiéter la retraite de l'ennemi, qui se dirigea en bon ordre sur les côtes d'Angleterre.

Cette poursuite valut à la flotte des Etats une capture importante qui illustra sa victoire. L'amiral Askue, qui commandait l'escadre blanche à bord du Prince-Royal ^ le plus puissant vaisseau de la flotte anglaise, fort de 90 canons et monté par 600 hommes, ayant donné sur un écueil et se trouvant menacé d'être incendié par les brûlots hollandais, fut contraint de se rendre. Tromp se flattait déjà de ramener ce glorieux trophée dans les ports de la république. Mais Ruyter, qui venait de le rejoindre, soit pour ravir cette gloire à un rival , ainsi que Tromp le prétendit, soit plutôt parce qu'il craignait, si le combat recommençait, de ne pouvoir conserver sous sa garde un aussi grand navire, y fît mettre le feu.

La flotte d'Angleterre n'avait paru se retirer que pour se préparer à reprendre l'offensive. Dès le lendemain ' , le prince Robert étant venu rejoindre Monk avec son escadre , elle appareilla, et se mit aussitôt en ligne de bataille. La flotte des Etats, favorisée par le vent, était prête à engager l'action, et les capitaines se montraient impatients de répondre aux patriotiques encouragements que Ruyter leur avait adressés. Le combat commença à huit lieues de terre, vis-à-vis des bancs de Flandre. A la première attaque, le viceamiral de l'escadre de Tromp, de Liefde, serré de près parle viceamiraldeTescadredu prince Robert, estobligé démonter abord d'un autre bâtiment. Ruyter et le prince Robert viennent au secours de

^ 14 juin 1666.

leurs lieutenants. Le vaisseau du prince Robert, percé de coups, est abordé par un brûlot, et peu s'en faut qu'il ne soit embrasé. Le vice-amiral Algernon qui le suivait est mortellement blessé. A la seconde attaque, Tromp, fidèle à sa manœuvre ordinaire, perce les lignes de la flotte ennemie, et y jette un moment le désordre; mais son escadre est tellement maltraitée, qu'il est réduit aux plus grands eflbrts pour la dégager. Sur la fin de la journée, Ruyter, auquel les munitions commençaient à manquer, entreprend de conquérir la victoire, en donnant le branle-bas de combat à toute la flotte^ L'ennemi, après avoir soutenu le choc pendant deux heures, est obligé de céder, et essaye inutilement de se mettre à l'abri du vent, pour reformer sa ligne de défense. Monk et le prince Robert, dont les vaisseaux avaient été trop endommagés pour continuer à combattre, ne purent empêcher cette retraite précipitée. Ruyter hâtait la poursuite, dans l'espérance de détruire la marine ennemie, lorsqu'il fut arrêté vers le soir par un brouillard épais. Le lendemain, la flotte anglaise rentrée dans ses ports ne pouvait plus être rejointe, et celle des Etats, craignant de s'aventurer sur les bancs des côtes d'Angleterre, revenait victorieuse aux bouches de l'Escaut.

Le récit de la bataille, adressé par Jean de Witt à Van Beunin gen, prend sous sa plume l'accent et jusqu'aux tours de phrase d'un bulletin militaire. « Un vaisseau de l'escadre de pavillon l)lanc, qu'on estime de 50 à 60 pièces i) , écrit-il \ " coula à fond à côté de l'amiral de Liefde qui lui avait donné son passe-port. Il est encore certain qu'il y eut deux vaisseaux ennemis brûlés, l'un le second, et l'autre le dernier jour du combat, car quelques-uns de nos matelots portent des culottes faites des voiles de beaupré d'un de ces vaisseaux, où ils étaient allés avec la chaloupe, pour le piller pendant qu'il brûlait, en sorte qu'on peut dire avec raison qu'ils ont emporté ce butin de la gueule de l'enfer. « Quelques jours après, revenant à ses pensées habituelles, il écrit ' : u Nous n'avons plus qu'à prier le Seigneur de continuer à cette flotte le secours qu'il a commencé à lui donner. « Il était venu la recevoir à Flessingue, accompagué de sa sœur Maria Hœufft, dont le mari était membre de l'amirauté de Rotterdam : fervente comme son frère dans ses

* L. de WiU à Van Bcuningen, 24 juin 1666. 5 Ibid, 8 juillet 1666.

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