CHAPITRE VI
croyances religieuses, elle se montrait touchée « des sentiments à la fois pieux et intrépides ^5 témoignés par les matelots \
Les Etats avaient perdu trois vice-amiraux, 2,000 hommes et quatre vaisseaux. Les pertes des Anglais s'élevaient à 5,000 hommes tués et 3,000 prisonniers ; la bataille leur coûtait, en outre, 17 vaisseaux, dont neuf étaient restés en possession des vainqueurs. Des prières publiques d'actions de grâces furent ordonnées dans les Provinces-Unies. En même temps, des feux de joie étaient allumés à Londres, quoique, pour célébrer de pareilles réjouissances en Angleterre , il fallût , au témoignage même de l'historien anglais Burnet, ^c vouloir se moquer de Dieu et se jouer des hommes ' " .
L'honneur de la victoire pouvait se partager entre Tromp et Ruyter, a dont l'un» , écrivait le comte de Guiche % et était Tépée, et l'autre le bouclier de la république ". Tromp avait déconcerté l'ennemi par son impétuosité. En voyant son pavillon successivement déployé sur six vaisseaux différents, à bord desquels yl était successivement monté « pour y combattre, comme on change de chevaux dans une bataille sur terre *, les Anglais se demandaient s'il y avait cinq ou six Tromp dans l'armée » . Néanmoins, en se précipitant au milieu des forces navales de l'ennemi, le second jour du combat, sans en calculer suffisamment le danger, il avait obligé Ruyter à tout hasarder pour le sauver. « Cette manœuvre téméraire » , écrivait d'Estrades '', " pourrait une autre fois le faire périr avec toute la flotte. 5) Quant à Ruyter, aucune qualité ne lui avait manqué dans l'exercice du commandement en chef, et le succès de la bataille était dû à sa décision autant qu'à sa prudence.
Les deux flottes avaient tant souff*ert de cette luite opiniâtre, qu'elles étaient obligées de rester dans les ports, pour être mises en état de reprendre la mer. La flotte de la république fut la première prête à appareiller, grâce à la sollicitude infatigable du Grand Pensionnaire qui veillait à tout, « ne se donnait aucun repos, et faisait
* L. Maria Hœfft à son neveu Van Voort, 25 juin 1666. — De Jonge, Histoire de la marine néerlandaise, t. II, p. 83.
2 BuRîSET, l. II, p. 26.
3 De Guiche, Mémoires, t. II, p. 108.
^ Pomponne, Mémoires imprimés, t. II, p. 189. 5 L. d'Estrades à Louis XIV, 17 juin 1666.
des choses presque impossibles à croire * ^^ . Elle partit le 4 juillet, et fit voile vers la Tamise et les Dunes; elle avait pour mission d'aller brûler les vaisseaux ennemis et de faire une descente en Angleterre, sur la foi de renseignements que de Witt s'était trop promptementempressé d'accueillir. Pendant cette expédition qui n'eutaucun résultat, les Anglais mirent le temps à profit pour augmenter leurs forces navales, et leur flotte, qui comptait quelques vaisseaux de plus que celle de la république, descendit la Tamise pour aller à sa rencontre. Elle la joignit vers le soir, et jeta Tancre près de Norfolk's land, en se préparant au combat pour le lendemain. Avant de l'engager, Ruyter reçut du Grand Pensionnaire une dépêche'ainsi conçue : i' S'il en est temps encore, mettez-vous sur vos gardes avec la plus minutieuse sollicitude. Des traîtres ont décidé d'incendier et de faire sauter plusieurs vaisseaux de votre flotte, et sans doute celui que vous montez, au moyen de tonnes à double^ fond, renfermant des artifices qui ont été embarqués et dont le feu couve et doit faire son effet d'un instant à l'autre, w Ces craintes n'étaient pas justifiées, et les recherches auxquelles on procéda ne firent rien découvrir.
Le combat^, non moins acharné que le précédent, fut loin d'être aussi heureux pour la flotte des Provinces-Unies. Monk et Ruyter se retrouvaient en présence, Monk avec deux nouveaux vice-amiraux, Thomas Allen et Jérémie Smith; 'Ruyter, avec les mêmes lieutenants. L'ancien compagnon d'armes de d'Obdam, Jean Evertz, leur avait été adjoint. Ayant renoncé à son commandement par suite de son grand âge, après la bataille perdue un an auparavant, il avait instamment demandé à le reprendre, pour remplacer son frère tué dans la dernière rencontre, et dont il voulait venger ou partager la niort. Dès le commencement de l'action, l'avant-garde, formée des escadres de Zélande et de Frise, s'avança avec trop de rapidité, et les deux lieutenants-amiraux qui la commandaient perdirent la vie. Jean Evertz eut la jambe emportée par un boulet et succomba aussitôt à sa blessure. Son père, ses quatre frères et l'un de ses fils avaient péri au service de la république, et s'étaient sacrifiés, comme lui, à leur pays. Hiddes de Vries, l'un des plus habiles marins de son temps, et que Ruyter considérait comme le
1 L. d'Estrades à Louis XIV, 1" juillet 1666.
2 4 août 1666.