CHAPITRE VI
plus capable de lui succéder, eut le même sort, ainsi que le viceamiral Kœnders. Découragée par la mort de ses chefs, l'escadre de Frise fit honteusement défection. L'équipage du vice-amiral Kœnders se révolta , refusa d'exécuter les manœuvres , et donna le signal de la retraite, qui fut suivi par toute la flotille d'avant-garde. Quant à Parrière-garde , elle acheva de compromettre le succès de la bataille par une funeste imprudence. Tromp, qui la commandait avec le lieutenant-amiral de la Hollande du Nord, Meppel, après avoir longtemps attendu pour attaquer l'ennemi, avait hardiment pris l'offensive contre l'escadre bleue. Il incendia l'un des plus grands vaisseaux ennemis, et mit le vaisseau-amiral hors de combat. Mais il se laissa entraîner à la poursuite de l'escadre anglaise, qui avait simulé la fuite pour le séparer de Ruyter, dont le sort était ainsi compromis.
En effet, l'amiral en chef, réduit à son escadre, dont une partie était même dispersée, setrouvaitdésormaisexposéàunelutteinégale dans laquelle il semblait devoir succomber. Après s'être intrépidement défendu pendant une journée entière, avec huit ou neuf vaisseaux contre vingt-deux , il profita de la nuit pour réparer les avaries de son bâtiment et le mettre à distance de l'ennemi. Il espérait que l'escadre de Tromp viendrait le rejoindre, et que ses signaux ramèneraient au combat la division d'avant-garde : son attente fut trompée. Il se trouva, le lendemain matin, aussi isolé que la veille, ayant une partie de la flotte anglaise rangée en forme de croissant autour de ses vaisseaux. Le feu meutrier auquel il était exposé rendait inévitable la destruction de ses bâtiments. Dans cette extrémité, il fit venir à son bord le vice-amîral, Van Nés, pour délibérer sur le parti qu'ils devaient prendre. Ils décidèrent que, ne pouvant prolonger le combat, ils n'avaient pas de meilleur service à rendre à l'Etat que celui de battre en retraite, et se séparèrent en se promettant de partager le même sort.
Tandis que Ruyter s'ouvrait un passage, en écartant avec son artillerie les vaisseaux qui l'environnaient, Monk, qui espérait faire de son grand rival son prisonnier et l'amener en triomphe à Londres, le poursuivait à toute vitesse. Après avoir opiniâtrement canonné son vaisseau, il entreprit de le faire aborder par un brûlot. Ruyter disposa aussitôt trois chaloupes pour conjurer ce danger. Quatre gentilshommes français, qui s'étaient embarqués
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comme volontaires, les chevaliers de Lorraine et de Coislin, le chevalier Cavoi et le haron Busca, s'y élancèrent pour réclamer leur part du danger. Le désastre auquel le vaisseau amiral était exposé était imminent; le brûlot était arrivé à portée, sans avoir pu être détourné; il n'y restait plus que le pilote et le matelot chargé de mettre le feu aux poudres. Ruyter dut le salut à la promptitude de sa manœuvre. Il vira subitement de bord, échappant ainsi à l'abordage, et après avoir essayé de couler le brûlot à coups de canon, il donnait l'ordre aux chaloupes d'aller s'en emparer, lorsque Tennemi y mit lui-même le feu. Monk , craignant que le vaisseau amiral ne lui échappât, dirigea contre lui le feu de toutes ses batteries, dans l'espérance de le faire sombrer. Ruyter, qui avait perdu 200 hommes, sentit un moment le courage lui manquer, ce Les circonstances étaient alors telles " , écrivait-il dans un rapport aux Etats, « que je ne voyais devant mes yeux que la perte totale de ce qui me restait à sauver. î» Il se désespérait de n'être pas emporté par l'un des boulets qui tombaient autour de lui. Mais son gendre de Witte , capitaine de soldats de marine, lui ayant proposé de se faire tuer avec lui, il surmonta toute défaillance et redoubla d'efforts pour se défendre. Il réussit à se rapprocher des sables de Zélande, où Monk n'osa le suivre. Il laissait en arrière trois navires menacés par quatorze vaisseaux anglais, et les fit dégager par l'escadre de Zélande qu'il avait enfin rejointe, à proximité des côtes. Tandis que la flotte ennemie était réduite à s'éloigner pour ne pas échouer sur le rivage, il alla jeter l'ancre auprès de Fîle de Walcheren, à la hauteur de Middelbourg, sans laisser aucun navire à l'ennemi.
Les Anglais n'en restaient pas moins les maîtres de la mer. Il en coûta cher aux Provinces-Unies de ne pouvoir leur en disputer la possession , et cette impuissance leur fut plus funeste qu'une défaite. Une des flottilles ennemies alla porter l'incendie et le ravage aux abords du Texel insuffisamment défendu. Cent soixante vaisseaux marchands, escortés de deux vaisseaux de guerre, s'étaient retirés dans la rade du Flie, malgré les avertissements qui leur avaient été donnés d'aller chercher un port plus sûr; ils s'y croyaient à l'abri du danger, derrière les bancs de sable qui les protégeaient. Une frégate anglaise y pénétra, suivie de cinq brûlots; elle était dirigée par un transfuge, le capitaine Heemskerk,