CHAPITRE VI
Calais, la nouvelle des mouvements de Tescadre française, tandis que le duc de Beaufort, sans lui donner aucun avis, se dirigeait sur Dieppe où il ne stationna qu'un jour. De Witt, en ayant été informé accidentellement , fît contremander Tordre de rappel qui avait été donné à Ruyler, et de nouvelles instructions lui prescrivirent de continuer sa route en avant. Il les exécuta avec un empressement dont le comte d'Estrades rendit lui-même témoignage. Mais la route de la Manche lui fut fermée, dans la nuit du 27 au 28 novembre, par une terrible tempête qui dispersa ses vaisseaux '. Louis XIV éluda les reproches des Etats, en les accusant d'avoir trop précipitamment fait quitter à Ruyter la rade française de Saint-Jean : plus satisfait que mécontent des obstacles opposés à la jonction des deux flottes, il renvoya au printemps suivant l'exécution de ses engagements.
Le Grand Pensionnaire entreprit néanmoins de continuer la guerre maritime, en prouvant que les Provinces-Unies pouvaient se suffire à elles-mêmes. Dans cette vue, il avait déjà obtenu l'autorisation * de retourner sur la flotte que Ruyter avait cessé de commander, depuis qu'une mèche enflammée lui était entrée dans la gorge et avait mis ses jours en danger. Les lettres qu'il écrivit au duc de Beaufort ' dont il déplorait la retraite, aux principaux députés des Etats *, et à ceux des amirautés auxquels il réclamait un prompt envoi de vivres, témoignent combien il était impatient de rencontrer l'ennemi. Ses espérances n'en furent pas moins déçues. Après avoir vainement offert la bataille % la flotte des Etats fut obligée par la mauvaise saison jointe aux maladies", de rentrer dans les ports ^. Elle avait du moins repris possession de la mer et relevé l'honneur du pavillon des Provinces-Unies.
Tandis que la république supportait les épreuves de la guerre étrangère, elle avait à se défendre à l'intérieur contre les menées d'un parti puissant qui se faisait le complice du roi d'Angleterre, en prétendant imposer la paix aux Etats. Dès Tannée précédente, à la
1 L. de Witt au duc de Beaufort, 29 septembre 1666.
2 26 septembre 1666.
3 L. de Witt au duc de Beaufort, 4 octobre 1666.
4 L. man. de Witt à Vivien, 8 octobre 1666. 6 5 octobre 1666.
® L. de Witt à Nacquart, intendant à Dunkerque, 5 octobre 1666, ' 13 octobre 1666.
suite du combat funeste dans lequel Tamiral d'Obdam avait péri, le mécontentement populaire s'était donné libre cours. Pour Texploiter, le ministre anglais Downing était resté à la Haye, malgré la guerre, en s'aulorisant de la présence à Londres de l'ambassadeur des Provinces-Unies, Van Gogh. « Les Etats », écrivait Louis XIV à d'Estrades *, « couvaient en sa personne un dangereux serpent. -^ Dcwning déclarait que le roi son maître voulait vivre en paix avec la république, et accusait le grand pensionnaire de Witt de s'opiniàtrer à lui faire la guerre, par haine contre l'oncle du prince d'Orange ; il réclamait la réunion d'une assemblée extraordinaire de toutes les provinces, qui serait investie de pleins pouvoirs, et dont il attendait la restauration du prince d'Orange. Il ne dissimulait pas d'ailleurs ses relations avec le parti orangiste. Il se promenait publiquement avec le gouverneur du jeune prince, Zuylestein, qui avait épousé une Anglaise, et passait souvent chez lui la soirée, en compagnie du jeune prince et de ses confidents. En outre, il avait pris comme principal agent l'ancien secrétaire de la Princesse Royale, Oudart, et l'employait à circonvenir les principaux députés des provinces, dans l'espoir d'obliger la Hollande à cesser la guerre et de la mettre à la discrétion de Charles II. Les Etats de Hollande, qui surveillaient de près ces intrigues, donnèrent l'ordre d'arrêter Oudart ', malgré les scrupules que de Witt semblait manifester^; un mois après, ils firent partager le même sort au secrétaire de Downing, Gringam, dont les menées séditieuses leur étaient signalées *. Ils se vengeaient ainsi de l'arrestation du secrétaire de l'ambassade de la république, Cunœus, emprisonné à Londres, au moment oii il allait visiter les matelots prisonniers. Downing finit par craindre lui-même pour sa liberté, et apprenant qu'elle était menacée, il quitta précipitamment la Haye. Son départ déconcerta les partisans de l'Angleterre, et la proposition que les députés d'Overyssel avaient faite aux Etats généraux % en leur demandant d'envoyer le jeune prince d'Orange comme ambassadeur à Charles II, n'eut aucune suite ".
1 L. Louis XIV à d'Estrades, 17 août 1665. 2Résol. HoU., 22 juillet 1665.
3 L. de Witt à Bampfield, et Bampfield à de Witt, juin 1666, man.
4 L. d'Estrades, 27 août 1665.
5 22 octobre 1665.
6 L. man. de J. de Witt à G. de Witt, 19 novembre 1665.