‹ Jean De WittChapitre 186 sur 264 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Mais, rannêe suivante, le découragement, inséparable des mécomptes et des malheurs de la dernière campagne, réveilla les espérances du parti orangiste. Il essaya d'en profiter, en pressant un accord avec l'Angleterre, pour en faire le prélude d'un changement de gouvernement. Ces négociations occultes étaient conduites par un gentilhomme d'origine française, Henri Fleury de Coulant, seigneur de Buat ; il appartenait à une ancienne famille qui avait donné à la France des maréchaux et des amiraux, et était marié à la fille de l'ancien greffier des Etats généraux, Muysch. Après avoir été page du stathouder Frédéric-Henri , il était devenu capitaine des gardes de Guillaume H, et ayant continué, après la mort du dernier stathouder, à servir dans l'armée des États, s'était signalé par son intrépide bravoure dans la guerre contre la Suède. Il avait gagné la confiance du parti orangiste, qui, d'après le témoignage d'un contemporain ' a eut le tort de vouloir transformer en négociateur un homme plus propre à se battre qu'à se mêler de politique » . Buat avait eu soin d'entretenir en même temps de bons rapports avec Jean de Witt, qui, de son côté, le ménageait, espérant découvrir par son entremise les manœuvres du roi d'Angleterre. Ce fut sans doute dans cette vue que le Grand Pensionnaire accueillit^ ses premières communications, et Tencouragea à recevoir les ouvertures de Charles II, « quoiqu'il ne fût pas disposé à s'y fier ^ ^5 . Après avoir pris Tavis des Etats de Hollande, il autorisa Buat à continuer les pourparlers, en lui recommandant «d'éviter les démarches compromettantes 5- , et en lui enjoignant de communiquer les réponses qui seraient faites à ses lettres.

Buat se mit aussitôt en correspondance avec le principal ministre de Charles II, lord Arlington, sous la direction apparente de Jean de Witt, dont il s'empressa d'éluder les instructions. Au lieu de les suivre, il se laissa circonvenir par des intrigues politiques et résolut de précipiter la conclusion de la paix, pour servir les intérêts du parti orangiste. Dans celte vue, sous prétexte d'être mieux éclairé sur les dispositions de la cour d'Angleterre, il fit partir pour Londres

* De Guiche, Mémoires, p. 136.

2 Novembre 1665.

3 L. man. de Witt à Van Beuningen, février 1666; et lettre circulaire de Witt à scn père, aux conseillers Fannins et Van Dorp de Maaseam, 4 septembre 1666.

390 JEA^' DE WITX.

Tun de ses amis, Gabriel Sylvius, fils d'un pasteur de l'Église d'Orange, et ancien serviteur de la Princesse Royale. Il entreprit en outre de réunir les partisans de la maison d'Orange, en les faisant entrer dans une association qu'il appela la Société des Bons Amis^ dont le siège était à Rotterdam, et avec laquelle le jeune prince se mit en rapports. Il se flattait d'obtenir le concours de plusieurs députés des villes de Hollande ', et se rendit secrètement à Anvers, où il donna rendez-vous à Sylvius, pour lui faire part de ses projets^. Une correspondance intime fut dès lors échangée entre Buat et Arlington, à l'aide d'un chiffre que Sylvius fit passer au ministre du roi d'Angleterre , et les « lettres insignifiantes « furent les seules que Buat se contenta de communiquera de Witt % sans que les premiers soupçons témoignés par le Grand Pensionnaire l'eussent averti du danger de sa conduite *.

Ce manège aurait peut-être duré longtemps encore, si Buat ne s'était perdu par son imprudence. S'étant rendu, un matin, chez le Grand Pensionnaire , « qui était pressé de sortir ^ 15 , il lui remit, sur sa demande, les dernières lettres qu'il avait reçues, sans s'apercevoir qu'il lui en laissait une qu'il avait grand intérêt à lui cacher. Elle lui avait été écrite par Sylvius , et portait sur l'adresse ces deux mots d'annotation : Pour vous-même. Elle était ainsi conçue : a II faut que je dise qu'il serait à propos que les villes qui sont bien intentionnées pour une bonne paix pussent s'unir étroitement ensemble dans celte vue, et qu'elles prissent entre elles quelque vigoureuse résolution, sur quoi nous puissions faire quelque bon fondement. Dans ce cas, j'oserai vous assurer que, pour peu qu'il y paraisse quelque chose de solide , l'on s'y appliquera plus clairement de ce côté-ci, et qu'on entrera alors dans une plus particulière correspondance, en fournissant sous main tous les moyens qui pourront servir à favoriser un bon accommodement. 55

II suffisait d'une telle lettre, malgré les termes intentionnellement diffus qui y étaient employés, pour donner l'éveil et révéler

1 L. d'Estrades, 20 octobre 1666.

' L, de Witt à Van Dorp, septembre 1666.

3 Ibid.

^ WlCQUEFORT, t. III, p. 259.

•^ L. de Witt à Van Beuningen, 19 août 1666.

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