CHAPITRE PREMIER
Quand il mourut ', l'Espagne était à la veille de reconnaître sans réserve, par le traité de Munster, Findèpendance de la république, et Frédéric-Henri, ayant fait de la cause de TafFranchissement de son pays une cause gagnée, transmettait à son fils Guillaume II, à défaut d'un trône, Fhéritage de la reconnaissance publique qui pouvait tenir lieu d'une couronne.
Jeune et entreprenant, Guillaume II n'était pas disposé à suivre les exemples pacifiques de son père. Son imprudente ambition provoqua le divorce des deux partis qui se disputaient le gouvernement de la république, et sa tentative de coup d'État ne fît que préparer un interrègne. La survivance des charges de son père, qu'il avait reçue dès l'enfance, et plus tard ses alliances de famille, lui avaient donné le goût de la domination. Beau-frère de Félec teur de Brandebourg qui avait épousé sa sœur Louise-Henriette, il était gendre du roi d'Angleterre Charles P"" et d'Henriette de France, sœur de Louis XIII. Il se rattachait ainsi aux deux premières familles royales de l'Europe. La fière descendante des Stuarts, la princesse Marie, qu'il avait épousée à peine sortie de l'enfance, trouvant humiliant de n'être pas la femme d'un souverain, encourageait son mari à ne pas se contenter « de rester l'officier d'une république » . Poussé dans cette voie, le fils de Frédéric- Henri entretenait le secret dessein de transformer le stathoudérat électif en monarchie héréditaire.
Reconnu, après la mort de son père, capitaine et amiral général, ainsi que stathouder de six provinces de la confédération, il était assuré de la septième province, la Frise, qui avait gardé comme stathouder son cousin le comte Guillaume-Frédéric de Nassau, dévoué à ses intérêts et dont la succession lui était promise. Guillaume II ne se contentait pas toutefois de pouvoirs si étendus qui lui paraissaient insuffisants pour l'exécution de ses desseins. II avait besoin de la toute-puissance pour venir en aide à Charles I", menacé par la révolution qui lui coûta le trône et la vie, et ne pouvait rester sourd à l'appel désespéré de sa belle-mère, qui, réfugiée en France, s'y trouvait réduite à la dernière détresse.
Rencontrant dans l'opposition des États un obstacle insurmontable à ses désirs d'intervention, il recherchait l'appui de la
France, qui pouvait l'aider à secourir son beau-père et qui tentait en outre son ambition par l'offre de nouvelles conquêtes. La France ne pardonnait pas à la république d'avoir conclu la paix avec l'Espagne, malgré son opposition, et sans tenir compte de la convention qui ne permettait pas aux deux alliés de traiter séparément avec l'ennemi commun. Guillaume II, appuyé par la province de Zélande, s'était vainement opposé à la conclusion de cette négociation; il était prêt à s'entendre avec Mazarin pour rompre le traité de Munster et enlever les Pays-Bas à l'Espagne. Mazarin lui promettait, en retour, de l'aider à imposer son autorité aux Etats, a Vous pouvez couler au prince d'Orange )) , écrivait-il à l'ambassadeur de France Servien \ a qu'il peut arriver des conjonctures où, s'étant bien assuré la protection et la bonne volonté de Leurs Majestés, il pourra parvenir à une grandeur tout autre que celle de ses prédécesseurs, w L'habile cardinal avait observé ce qu'il était plus facile de gouverner un prince qu'une assemblée ^ ^ , et il était intéressé dès lors à mettre les Provinces-Unies dans la dépendance de leur stathouder.
Mais si Guillaume II désirait la guerre, les Provinces-Unies, et en particulier la province de Hollande, ne pouvaient se passer de la paix. Une fois affranchies, elles voulaient jouir à l'aise de leur délivrance et refusaient de se ruiner au service de la France, qui, en repoussant les propositions de l'Espagne, avait rendu presque justifiable la défection de ses anciens alliés. Ecrasées d'impôts, elles avaient été obligées de laisser en souffrance leur marine, instrument de leur prospérité. L'entretien des troupes de terre qui comprenaient 60,000 hommes ^ épuisait leurs ressources. Elles ne pouvaient consentir à laisser sur pied une armée inutile à leur défense, peut-être même menaçante pour leur liberté.
La province de Hollande, qui contribuait pour plus de moitié aux dépenses de la confédération, accablée par les charges de nouveaux emprunts qui devaient subvenir à un déficit annuel de huit millions de florins'*, avait réclamé et obtenu des Etats géné-
* L. Mazarin à Servien, 5 avril 1648. Archives aff. étr. 2 Ici, 26 novembre 1648.
^ Avant la paix de Munster, la république entretenait 70 cornettes de cavalerie distribuées en 12 régiments, et 411 compagnies divisées en 30 régiments, en tout 53,000 fantassins et 6,950 chevaux,
* AiTZEMA , Saken van Staël en Oorlogh, t. II, p. 899.