‹ Jean De WittChapitre 202 sur 264 · CHAPITRE vu · texte numérisé non relu

CHAPITRE vu

associé à ses inquiétudes le Grand Pensionnaire de Hollande, et commençait ainsi le rôle qu'il continua jusqu'à la fin de sa vie, celui d'un adversaire résolu et opiniâtre de la domination dont Louis XIV menaçait l'Europe. Informé par les communications secrètes qu'il s'était ménagées dans toutes les cours, et jusque dans celle de Louis XIV, des projets et des manœuvres de la diplomatie française, il ne recourait pas à de vaines intrigues pour les déjouer. ïi avait un plan,etsavaitlesuivre : c'élait le plan delacoalition contrôla France. Le cri d'alarme qu'il jeta par la publication de son premier écrit : le Bouclier d'État et de justice^ successivement traduit dans toutes les langues, eut le retentissement le plus éclalant. ïi le publia pour répondre au long manifeste intitulé : Traité des droits de la Reine Très-Chrétienne sur divers États de la monarchie d'Espagne,, que Louis XIV venait de faire paraître. Renonçant à toute dissimulation, le roi de France invoquait audacieusement, en faveur de la reine sa femme, non-seulement le droit de dévolution, pour lui faire recueillir une partie de l'héritage de Philippe IV comprenant la plupart des provinces des Pays-Bas, la Franche-Comté et le Luxembourg, mais encore le droit de succession qui devait lui attribuer, en cas de mort de Charles II, tout l'hérilage du royaume de son frère, malgré la renonciation qu'elle y avait faite. Démembrer la monarchie espagnole sans attendre qu'elle fût vacante, et quand Charles II aurait cessé de vivre, s'en emparer, telle élait l'insatiable ambition de Louis XIV ; elle jetait comme un défi à l'Espagne et à l'Europe. Lisola opposa à ces revendications une réfutation péremptoire, dans laquelle il mettait à la fois sa science de jurisconsulte et son éloquence de polémiste au service d'une juste cause. Son mémoire, qui faisait honneur à la littérature politique du temps, battait en brèche les arguments de Louis XIV, et mettait fin victorieusement à toute controverse de procédure. Lisola contestait au roi de Fiance, comme injustifiable, la prétention d'étendre à la transmission de la souveraineté politique l'héritage des biens paternels, tel qu'il appartenait aux enfants d'un premier mariage ; il prouvait par d'irréfutables arguments que le droit de dévolution ne pouvait légalement profiter à la reine de France, comme fille de la première femme de Philippe IV, et devait rester exclusivement applicable à la loi civile. Il établissait ensuite que les Pays-Bas, étant unis à l'Espagne, où la dévolution était inconnue, devaient suivre la loi

du royaume; il invoquait ingénieusement, à Tappui de son argumcntalion, la loi salique qui en France Temporlait sur toutes les autres lois, tellement que toutes les provinces successivement unies à la couronne ne pouvaient plus en être délachées, malgré les droits dont les filles auraient pu se prévaloir. 11 rappelait enfin, avec Tautorité de la bonne foi, que la renonciation de la Reine, faite suivant toutes les formes, avait été la condition de la paix des Pyrénées, et que ne vouloir pas la reconnaître pour valable, c'était porter atteinte aux principes de droit public. Il démontrait péremptoirement que Louis XIV n'engageait pas un procès civil, mais ne cherchait qu'un prétexte à la violation d'un traité. « Les règles d'un procès » , déclarait-il, a ne permettent pas la guerre ; on n'a jamais vu débattre des contrats à coups d'épée, ni les premières citations judiciaires se faire avec 40,000 hommes. Mais on ne voit que trop que le roi de France ne veut d'autres arbitres que les armes ; il se fait un tribunal de son trône, et des juges de ses soldais. " Lisola achevait son mémoire en signalant sans détours les dangers de conquêtes qui menaçaient toutes les cours et tous les peuples : « Faisons donc cause commune ^ , ajoutait-il, a et ne mettons pas toute notre ressource en la grâce du cyclope, qui ne fut profitable à î lysse que par un bonheur inespéré. :) Il faisait ainsi un appel anticipé aux ligues européennes qui devaient plus tard servir de barrière aux envaliissements de Louis XIV.

Mais jusqu'à ce que cet appel fût entendu, ce n'étaient pas les mémoires diplomatiques qui pouvaient suffire à la défense de l'Espagne. La réponse de Lisola au manifeste du roi de France n'était pas encore publiée, que Louis XIV avait recours aux armes. Les assurances pacifiques par lesquelles il avait abusé jusqu'à la dernière heure le gouvernement espagnol lui paraissaient désormais inutiles, ses préparatifs militaires étant acbevés. Aussi, quand il n'eut plus besoin que d'un ordre donné à ses troupes, pour leur faire franchir les frontières des Pays-Bas, notifia-t-il directement à la Reine régente ' son dessein d'aller occuper, avant la fin du mois de mai, les provinces qu'il réclamait, au nom de l'infante iMarie-Thérèse, sa femme. Il ne laissait à la cour d'Espagne, pour éviter la

8 mai 1G67.

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