CHAPITRE VII
spoliation dont elle était menacée, (Vautre parti à prendre qu'un abandon volontaire. " Voilà un changement de scène « , écrivait de Lionne à l'ambassadeur français à Madrid , Tarchevêque d'Embrun, " qui va faire du bruit en votre cour. îj Pendant que la veuve de Philippe ÏV, pour essayer de gagner du temps, Cl se déclarait prête à chercher des moyens d'accommodement ' » , le roi de France rejoignait son armée qu'il avait mise sous le commandement de Turenne, et quatre jours avant la fin du mois de mai, il entrait en conquérant dans les Pays-Bas.
Pour rassurer l'Europe, Louis XIV donnait à son invasion le nom de voyage, déclarant qu'il allait entrer en possession des pays qui lui appartenaient. Il s'y préparait comme à une fête, et au quartier général d'Amiens, où la Reine était venue le rejoindre pour se montrer à ses nouveaux sujels, les revues étaient entremêlées de grands bals pour lesquels la tente royale avait été disposée comme un salon de Versailles. Toutefois les précautions militaires n'avaient pas été négligées. Deux divisions de l'armée, chacune de 8,000 hommes, avaient été détachées pour s'opposer à toute diversion, l'une sous le commandement du maréchal d'Auniont, entre la Lys et la mer; l'autre, sous les ordres du marquis de Créquy, sur les frontières d'Allemagne, et c'était avec le troisième corps, fort de 35,000 hommes, que le roi de France, accompagné par Turenne, ouvrait la campagne. Il trompa l'ennemi en se portant sur Charleroi qui avait été évacué, et en menaçant Bruxelles, afin d'obliger le marquis de Caslel-Rodrigo à rappeler ses meilleurs régiments pour la défense de la capitale des Pays- Bas. Cette fausse attaque ayant atteint le but qu'il s'était proposé, Louis XIV se détourna précipitamment sur l'Escaut, et deux semaines suffirent pour que les places fortes de la Flandre, Ath , Tournay, Douai, Courlray, Oudenarde, tombassent en son pouvoir, après une défense plus apparente que réelle. L'inondation des abords de Dendermonde ayant sauvé cette place qui était la clef de Bruxelles, de Gand et de Matines, l'armée royale arrêtée dans sa marche victorieuse redescendit le cours de l'Escaut; elle vint mettre le siège devant Lille, où la division du maréchal d'Aumont la rejoignit.
ï L. de la reine d'Espagne à Louis XÏV, 31 mai 1667.
424 JEAIV DE WITT.
Lille était défendue par une garnison de 2,500 fantassins et 600 à 700 cavaliers \ commandés par de braves et habiles officiers, et par 1,500 hommes de garde bourgeoise qui avaient promis au gouverneur, le comte de Brouay % de l'assister jusqu'à la dernière extrémité. Elle devait en outre être secourue par un corps d'armée de 12,000 hommes réunis à Ypres par le comte de Marsin, auquel le marquis de Castel-Rodrigo avait fait un tardif appel. Mais les travaux d'investissement, dirigés par Vauban, furent conduits avec tant d'activité, que Tespoir des assiégés fut déçu. Huit jours sufïirent pour ouvrir une double tranchée. Au bout de quinze jours, les deux demi-lunes qui mettaient obstacle à l'assaut furent emportées après une lutte opiniâtre, et la bourgeoisie, infidèle au serment qu'elle avait prêté au gouverneur, le somma de capituler. Sur son refus, le peuple courut aux remparts, fit cesser le feu, et Lille ouvrit ses portes au roi de France, qui y fit une entrée triomphale ^ La cavalerie espagnole que le comte de Marsin avait fait avancer au secours de la place assiégée, n'arriva que pour assister à la prise de la ville; après une tentative inutile de combat, elle fut dispersée et refoulée avec grandes pertes sur les frontières des Provinces-Unies.
Louis XÏV venait ainsi de se rendre maître d'une ligne de places que Vauban allait fortifier pour donner à la France, comme il le disait, « sa frontière de fer v . Malgré ses derniers préparatifs de défense, l'Espagne ne semblait pas pouvoir lui disputer la partie des Pays-Bas qu'il n'avait pas encore conquise. Laissant l'armée sous le commandement de Turenne, il vint retrouver la Reine, qui Pavait précédé à Arras, et se rendit avec elle à Saint-Germain, dans les premiers jours de septembre, « accompagné des acclamations de son peuple et de l'admiration de tout le royaume'' i) . Malgré l'iniquité d'une entreprise en faveur de laquelle il ne pouvait invoquer que des subtilités juridiques, Louis XIV, en exécutant les grands desseins de Henri IV et de Richelieu, avait fait servir son ambition à la puissance et à la grandeur de la France.
* Mémoires Pomponne, imprimés, t. II, p. 446.
2 WTQrRKORT, t. III, p. 335.
3 28 août 1667.
^ Mémoires Pomponne, t. II, p. 446.
CHAPITUE VII. 425
Cette conquête, menaçante pour l'Europe, était encore plus redoutable pour la république des Provinces-Unies. Elle la mettait, ainsi qu'en jugeait Van Beuningen \ « dans le plus <]rand péril où elle se fût jamais trouvée « . « La Flandre une fois au pouvoir de Louis XIV», écrivait Temple^, «les Hollandais sentent que leur pays ne serait plus qu'une province maritime de la France, w Ils ne se trompaient pas. Si les Pays-Bas passaient sous la domination française, les Provinces-Unies pouvaient être ruinées ou conquises sans défense. Une fois Anvers devenue ville française, la clôture de la navigation de l'Escaut, d'où dépendait la richesse du commerce hollandais, ne pouvait manquer d'être remise en question. Il était facile de prévoir que Louis XIV ne s'assujettirait pas à cette clause du traité de Munster arrachée à la faiblesse de l'Espagne, et la république se trouvait dès lors exposée à un désastre irréparable. En outre, l'invasion des Pays-Bas par le roi de France exposait les Provinces-Unies à être victimes du même sort. Elles pouvaient craindre qu'une fois la succession espagnole ouverte, le roi de France, se proclamant l'héritier de Charles-Quint et de Philippe II, ne les rcvendiqutit àleur tour, comme anciennes possessions de l'Espagne. Les prétentions que Louis XÏV faisait dès maintenant valoir sur le Brabant, dont une parlie avait été cédée par l'Espagne à la république, suffisaient d'ailleurs, quelles que fussent ses réserves, pour alarmer les Etats généraux.
Leurs inquiétudes étaient d'autant plus justifiées, que le roi de France avait refusé de prendre aucun engagement, soit pour affranchir les Pays-Bas et les constituer en république indépendante, soit pour les partager avec les Provinces-Unies. Malgré la dextérité dont le Grand Pensionnaire avait fait preuve dans les longues négociations d'un traité toujours éludé, il n'avait obtenu d'autre promesse que celle d'un accord préalable ^ Il s'y fiait obstinément, sans se laisser décourager par les nouvelles peu rassurantes dont les correspondances de Paris et de Bruxelles ne cessaient de lui faire entendre l'écho ^, « Je sais 55, écrivait-il à
2 L. Temple, 10 décembre 1668.
^ L. Van L'euningen à de Witt, 4 février 1637; et L. de Lionne à d'Estrades. 30 avril 1667. (Voir chapitre V, p. 302.)
4 L. Van Beuningen à de Witt, 15, 22 avril 1667.
d'Eslrades ' , « que cet Elat serait bien aise de seconder par un accommodement entie Sa Majesté et le roi d'Espagne les pacifiques intentions du Koi votre maître, et pour moi, en particulier, il n'y a rien que je ne fasse pour seconder les conseils de ceux qui appuieront les propositions modérées que Sa Majrsté pourra faire. Elle déférera sans doute à tout ce qui pourra faire éclater le plus sa justice et sa générosité, et considérera qu'en la conjoncture présente des affaires, elle ne peut plus différer d'en faire les ouvertures à ses plus affectionnés amis et alliés, qui se promettent qu'elle agira de concert avec eux, dans cette importante rencontre, suivant les assurances qui en ont été données. »
Ces illusions avaient été suivies d'un cruel mécompte. Quand Louis XÏV crut n'avoir plus besoin de les entretenir, il mit brusquement fin à la politique de ménagements qu'il avait jusqu'alors gardée. Avant de donner à ses troupes Tordre de se mettre en campagne, il écrivit au comte d'Estrades ^ de quitter ]3réda, où l'ambassadeur de France s'était rendu pour prendre part aux négociations de paix enire l'Angleterre et la république : il lui donnait Tordre de revenir sans retard à la Haye, pour y notifier aux Etats généraux sa résolution d'aller réunir les Pays-Bas à son royaume. Pour justifier son entreprise, d'Estrades était chargé de leur distribuer des exemplaires du mémoire destiné à faire reconnaître les droits de la îleine; il devait en même temps les rassurer, en leur persuadant que le roi de France se contenterait de se faire donner, pour prix de leur neutralité, la partie des Pays-Bas qui n'était pas limiirophe de leurs frontières.
Celte communication, qui embarrassait d'Estrades, était accablante pour Jean de Witt, qui fut le premier à la recevoir, ce Quoiqu'il commençât à s'inquiéter ' » , il ne s'attendait pas à être ainsi déçu dans son espoir d'entente. Aussi, quand, le dimanche 15 mai 16G7, d'Estrades lui eut donné connaissance de ses dépèches, le Grand Pensionnaire, « sans cesser de rester maîti'e de lui-même, ne lui cacha ni sa surprise ni son découragement '^ ^^ . Il lui rappela
1 L. (le Witt à d'Estrades, 11 mai 1667. (Voir Goaibes, Mélanges historiques , 1873, p. 291.)
2 L Louis XIV à d'Estrades, 9 mai 1667.
^ L. de Witt à Van Beuningen, 13 mai 1667.
* L. d'Estrades, 19 mai 1667: L. de Witt à Van Beuningen, 19 mai 1667.