CHAPITRE VII
]a dernière promesse que l^ouis XIV lui avait fait donner de ne rien entreprendre qu'avecla participation des Etats généraux. Il protesta contre Tempressement avec lequel le roi de France avait pris sa résolution de précipiter la rupture, au lieu de s'adresser aux Etats, qui auraient été tout disposés à lui faire donner satisfaction par TEspagne. L'ambassadeur de France, désarmé devant ces récriminations, était réduit à faire entendre à de Witt que le Roi avait satisfait à la promesse d'accord préalable entre les deux gouvernements, en réservant aux Provinces-Unies la première communication du manifeste qui avait annoncé Tentrée de ses troupes en campagne. L'assemblée des Etats généraux, à laquelle il demanda audience le lendemain 16 mai, partagea les sentiments du Grand Pensionnaire; elle entendit avec aufant d'étonnement que d'irritation la lecture de la leitre que Louiô XIV lui adressait, et fit déclarer au comte d'Estrades, par son président Claes Kann, député de Frise,' qu'elle avait résolu de délibérer sur la réponse qui y serait faite. L'ambassadeur de France allait apprendre, ainsi qu'il le reconnut plus tard, c qu'il n'y avait rien que les députés des Elats n'entreprissent pour éviter que les Pays-Bas ne fussent au Roi : car on ne peut leur ôter de Tesprit ^ ^^ , ajoutait-il , « que si cela était, leur république ne fût perdue en deux ans ^ " .
Pour arrêter les conquêtes de I,ouis XIV, les Etats généraux ne pouvaient se passer d'alliés; mais ils se trouvaient isolés. Engagés dans la guerre avec TAngleterre, qui épuisait leurs ressources, ils semblaient réduits à être les témoins impuissants de l'invasion française, sans pouvoir compter sur aucune assistance, « pour se garantir contre les feux de ce soleil qui menaçait de tout brûlerai) .
Par suite des babiles et prévoyantes manœuvres de sa diplomatie, Louis XIV s'était assuré, sinon l'indifférence, au moins Tinaction de l'Europe. L'empereur d'Allemagne Léopold 1" *, cbef de la maison dWutricbe, beau-frère du jeune roi d'Espagne Charles II, et héritier présomptif de la monarchie espagnole , était intéressé plus que tout autre à prendre en main la défense des
1 16 mai 1667.
2 L. d'Estrades, 24 mai 1668.
^ L. Temple, 13 mai 1667.
^ Il avait été élu empereur en 1657.
428 JEAM DE WITT.
Pays-Bas. La victoire de Saint-Golhard \ remportée par son général Montecuculli, l'avait mis à Fabri de l'invasion menaçante des Turcs, et avait obligé le sultan Mahomet IV à recevoir la paix. Mais il ne s'en trouvait pas moins réduit â laisser sans réponse l'appel pressant de la cour de Madrid. En cllet, la diplomatie française, sous l'inspiration de Mazarin , avait pris contre l'empereur d'Allemagne des garanties jiisque dans FEmpire, en s'assurant ' la coopération d'un certain nombre de princes allemands dont les Etats étaient situés entre TAutriche et les Pays-Bas. Louis XIV venait de faire servir leur alliance à ses desseins, en obtenani; leur engagement de refuser aux troupes impériales le passage à travers leurs possessions ^. Pour compléter ces mesures de prévoyance, il préparait contre l'Empereur un soulèvement ea Hongrie, et le menaçait ainsi d'une dangereuse diversion qui lui garantissait sa neutralité. Il se flattait même de le désintéresser, en allant jusqu'à lui faire oflVir un partage éventuel de la monarchie espagnole. Quoique aucune suite n'eut été donnée pour le moment à cette proposition, les principaux conseillers de TEmpereur, gagnés d'ailleurs par les libéralités du roi de France, l'avaient accueillie avec faveur ^.
Louis XIV ne s'était pas contenté d'enlever à l'Espagne l'assistance de l'Empire. Il avait entrepris de se rapprocher plus étroitement des puissances du Nord, la Suède et l'électeur de Brandebourg, qui commençaient à craindre les dangers de la domination française. Pour les rassurer, il avait renoncé à faire monter sur le trône de Pologne le duc d'Enghien, fils du grand Condé, et s'était rallié, en cas d'abdication du roi Jean-Casimir, à la candidature du duc de iVeubourg. Il comptait d'ailleurs sur les subsides de la France pour obliger la Suède, sinon à lui venir en aide, au moins à se tenir à l'écart. D'autre part, en gagnant les ministres de Félecteur de Brandebourg par ses largesses, il négociait avec succès un traité par lequel celui-ci s'engageait â ne prendre aucune part à la guerre des Pays-Bas. Enfin, au midi de l'Europe, il se mettait en mesure d'empêcher la conclusion de la paix qui était négociée
1 le-- août 1G58.
- 14 août 1658.
^ Conuenlion avec le duc de Xcubourg, 21 juillet 1666; avec l'élccleur de Cologne, 22 octobre 1666.
^ MiGNET, t. II, p. 324.