CHAPITRE VII
étaient seulement chargés de savoir quels étaient les sentiments des Etats, afin de faire connaître au roi d'Angleterre si ceux-ci étaient disposés à se concerter avec lui pour faire la guerre contre la France, ajoutant que jusque-là ils ne pouvaient donner aucune réponse. Meerman et Boreel leur reprochèrent inutilement cette conduite : « Depuis le commencement» , disaient-ils, « nous avons été francs, candides; nous demandons en retour que le Roi se prononce ; il est inutile déparier des moyens d'exécution, avant d'être d'accord sur le fond. » Charles II n'en restait pas moins impénétrable ; il prétendait que les offres de ses commissaires devaient suffire aux envoyés des Provinces-Unies pour leur donner toute confiance, et refusait de s'expliquer, avant que les Etats lui eussent envoyé par écrit leur demande d'assistance \ La duplicité de cette conduite résulte suffisamment de la dépêche écrite quelques jours auparavant par le marquis de Ruvigny ^, dans laquelle l'ambassadeur français communiquait à Louis XïV un projet de traité que Charles II lui proposait pour conclure entre les deux rois une ligue offensive et défensive contre les Etats généraux.
De llitt s'était tenu en garde contre cette fallacieuse politique, et n'avait cessé de conseiller la plus grande réserve aux ambassadeurs des Etats. Mais il n'en était pas moins livré à des perplexités sans cesse'croissantes. « Je ne peux », écrivait-il au grand pensionnaire de Zélande % « décider d'après mon propre jugement ce qu'il est mieux de faire ou de ne pas faire, ce que je ne crois pas m'être arrivé jusqu'ici pendant tout le temps de mon emploi sur aucune autre affaire. » Résolu à arrêter les progrès des armes du roi de France, il craignait, d'après les pressentiments inquiets de Meerman *, tt de laisser échapper l'occasion de rallier l'Angleterre aux intérêts des Etats », et d'autre part, il ne voulait pas courir le risque de pousser à bout Louis XIV, en s'engageant avec l'Angleterre, avant d'être assuré que les avances des commissaires de Charles II fussent sincères.
L'entraînement de la nation anglaise pour la résistance à la France et pour l'alliance avec les Provinces-Unies vint tout à coup
1 L. Meeiman à de Witt, 31 décembre 166T.
2 L. Ruvigny à de Lionne, 23 décembre 1667.
5 L. man. de Witt à Huybert, 11 décembre 1667. ^ L. Meerman à de Witt, 31 décembre 1067.
le tirer d'embarras, et suivant Texpression d'un contemporain ', ce fit sortir pour lui la lumière des ténèbres )i . Froissée par la vente de Dnnkerque, irritée par les désastres de la dernière guerre avec les Provinces-Unies, l'opinion publique se montrait au moins aussi hostile à Londres qu'à la Haye à la conquête des Pays-Bas. u La jalousie est terrible «, écrivait dès son arrivée en Angleterre Tarnbassadeur français ^, « et les esprits si imbus de ces vieilles maximes qu'il faut toujours soutenir la plus faible des deux puissances, en maintenant la balance entre la France et l'Espagne, qu'il est à craindre que la disposition ne soit générale pour assister les Espagnols. » — « Le bon sens et la sûreté publique, me disent-ils )) , écrivait encore M. de Ruvigny% « ne veulent pas qu'ils voient prendre tous les Pays-Bas sans se remuer, puisqu'il est bien facile de juger que l'Angleterre ne pourrait pas résister à la France, lorsque la France aurait conquis toutes ces provinces. »
Ces sentiments trouvaient un écho dans le Parlement réuni depuis deux mois *, et que l'envoyé de l'empereur d'Allemagne, le baron Lisola, intéressait par ses actives menées à la cause de l'Espagne. La disgrâce éclatante du premier ministre, le chancelier Clarendon , semblait donner le signal d'une nouvelle politique : las de supporter sa domination, et trouvant en lui le censeur importun de ses plaisirs, Charles II lui avait retiré les sceaux, prêt à sacrifier le fidèle serviteur qui avait été son conseiller et son compagnon dans la mauvaise fortune. La Chambre des communes, dirigée parle duc de Buckingham, et dans laquelle tous les ennemis du chancelier étaient ligués contre lui, avait précipité sa ruine. Elle avait violemment attaqué son administration, et formulé contre lui un bill d'accusation en dix-sept articles; elle incriminait sa politique étrangère, considérée comme trop favorable à la France, aussi bien que sa politique intérieure, qui ne donnait satisfaction ni au parti populaire ni au parti de la cour. Malgré la protection des lords qui ne trouvaient aucune charge suffisamment établie contre lui, Clarendon, menacé d'être traduit devant des commissaires dont il ne pouvait attendre qu'une condamnation, et cédant aux pressants conseils du
1 L. Wicquefort, 20 janvier 1668.
2 L. Ruvigny, 19 septembre 1667.
3 Ibid., 26 septembre 1667.
* 15 octobre 1667.