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CHAPITRE VII

situation faite aux deux royaumes par le traité des Pyrénées.

La paix semblait ainsi assurée, et si elle ne pouvait être obtenue, l'équilibre de l'Europe n'en était pas moins garanti. En imposant à l'Espagne l'obligation d'abandonner les places qu'elle s'était laissé enlever, la Triple Alliance donnait à Louis XIV la satisfaction dont il avait déclaré se contenter. D'autre part, en ne lui permettant pas d'étendre ses conquêtes à la partie des Pays-Bas dont l'Espagne n'était pas encore dépossédée, elle mettait les Provinces-Unies à l'abri du dangereux voisinage de la France. La politique opiniâtrement poursuivie par le grand pensionnaire de Witt avait ainsi gain de cause. Il en était redevable à son accord avec Temple. « Toute la cbrétienté vous doit la gloire », lui écrivait-il plus tard \ k d'avoir donné la première disposition dans l'esprit du roi de la Grande-Bretagne à une étroite liaison entre Sa Majesté et cet Etat, pour le bien et le repos universel de l'Europe, w II lui rendait les mêmes témoignages dans la lettre qu'il adressait à Arlington *, en ces termes élogieux : <c Vous ne pouviez. Monsieur, envoyer ici un ministre plus capable ni mieux approprié au naturel et au génie de cette nation que M. le chevalier Temple. Il ne doit pas être moins satisfait de la promptitude avec laquelle les Etals ont passé outre à la conclusion et à la signature du traité pour lesquelles il est venu ici, qu'ils ne le sont de sa conduite et de sa belle manière d'agir, en toute la durée de sa négociation. Il parait que vous vous connaissez en hommes, et que vous ne donnez votre amitié qu'à ceux qui la méritent, puisque vous savez employer ceux qui s'en acquittent si dignement. »

Temple méritait un jugement aussi flatteur. Par la hardiesse de ses démarches, il avait surmonté des obstacles qui paraissaient infranchissables. En précipitant le dénoûment par l'intervention des Etats généraux , au lieu de laisser renvoyer la délibération aux Etats des provinces, il avait coupé court à des délais qui auraient tout perdu; il avait fait ce que de Witt appelait ce un miracle ^ ». Avec une modestie qui l'honore. Temple expliquait lui-même le succès de sa mission, ce On veut à toute force » , écrivait-il'^, ce me faire passer ici pour habile homme, parce que j'ai

1 L. de Witt à Temple, 27 avril 1668.

2 L. de Witt à ArlingtoD, 14 février 1668. — Temple, t. li, p. 361.

3 L. Temple à Arlington, 24 janvier 1668.

^ L. Temple à Gourville, 7 février, et à mylord Halifax, 2 mars 1668.

activé et signé en cinq jours un traité si important pour toule la chrétienté; mais je vous en dirai le secret. Quand on arrache les choses de leur centre, il faut du temps et de la peine, et même de l'adresse, pour les faire mouvoir; mais lorsqu'il n'est question que de les y ramener, la nature y aide si puissamment, qu'il ne faut presque pas leur donner de branle. Or, je crois qu'une étroite alliance est le centre de nos deux nations. )) — u il y a encore i^ , ajoutait-il, a un heureux accident qui a favorisé la conclusion de cette affaire, c'est la confiance qui nous a réciproquement unis, M. le Grand Pensionnaire et moi. M. de Wittseloue de moi et de ma manière d'agir qui, comme vous savez, est toujours franche et ouverte, et moi, je me loue infiniment de lui; j'en ai toutes les raisons du monde, et je dois à sa conduite les éloges qu'il donne à la mienne. Je le regarde comme un des plus grands génies que j'aie connus; avec cela, très-homme de bien, et d'un commerce également aisé, soit dans la conversation, soit dans les négociations. »

Cette œuvre commune aux deux grands ministres une fois achevée, la satisfaction publique se donna libre cours dans les Provinces-Unies. Le Grand Pensionnaire, voulant témoigner la part qu'il y prenait, donna un festin auquel furent invités le jeune prince d'Orange, le prince Jean -Maurice de Nas?au et la plupart des ministres étrangers, avec leurs femmes. Le bal qui suivit le repas fut ouvert par le prince d'Orange, et les danses furent continuées par le Grand Pensionnaire, qui, d'après les récits du temps, « y obtint grand succès î) . Le prince d'Orange ne se montra pas moins empressé à célébrer l'alliance qui lui paraissait destinée à favoriser sa cause, en rapprochant les Provinces-Unies du roi d'Angleterre son oncle. Il offrit à plus de huit cents invités une fête parée et costumée, et joua l'un des principaux rôles dans un prologue allégorique entremêlé d'entrées de personnages de la Fable, dont les principales furent celles d'Apollon et des Muses, de Neptune et des Tritons \ La sécurité extérieure dont la république se croyait désormais assurée par la protection de ses nouveaux alliés, donnait à ces réjouissances un caractère patriotique, et contribuait à les justifier.

C'était sur le roi de France qu'était remportée la victoire diplomatique dont les Provinces-Unies s'enorgueillissaient ; elle l'arrêtait

* Duncanîana, année 1668 : Bibliothèque royale de la Haye.

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brusquement dans rexécution des plans qu'il avait conçus, au moment où il croyait en avoir infailliblement préparé le succès. Le traité qu'il venait de conclure avec l'empereur d'Allemagne lui permettait en effet de se croire le maître des destinées de l'riUrope. Reprenant avec persévérance une négociation qu'il avait déjà commencée, cinq mois avant son entrée en Flandre, il avait proposé à l'empereur Léopold un accord destiné à régler l'héritage éventuel du roi d'Espagne, sans tenir aucun compte de la renonciation qu'il y avait faite par le traité des Pyrénées. Cet engagement \ si mystérieux qu'il n'a été découvert que de nos jours, avait été l'œuvre de l'ambassadeur de France à Vienne, le chevalier de Gremonville,qui, par son audacieuse adresse, avait fini par dominer l'Empereur et ses ministres. Pendant que la Triple Alliance se négociait à la Haye, quatre jours avantqu'elle fût conclue, Gremonville obtenait dans une dernière audience le consentement de l'Empereur au parlage de la monarchie de Charles-Quint avec le roi de France. Moyennant la part laissée à l'Empereur, Louis XÏV se faisait attribuer, outre les Pays-Bas, but principal de son ambition, la Franche-Comté, la Navarre, les Philippines et des stations sur les côtes d'Afrique, de Naples et de la Sicile. Il obtenait ainsi pour l'avenir, en cas de vacance du trône d'Espagne, non-seulement la neutralité, mais encore la complicité du souverain qui paraissait le plus intéressé à lui résister. Après s'être assuré, dans une aussi large mesure, le prochain agrandissement de son royaume, Louis XIV tenta de porter un nouveau coup à l'Espagne, qui continuait à refuser la paix. Le gouverneur des Pays-Bas espagnols, le marquis de Castel-Rodrigo, avait même repoussé avec hauteur l'offre d'une trêve, en répondant * 't qu'il n'avait aucun besoin de recevoir par grâce une suspension d'armes que Dieu lui-même et l'hiver se chargeaient d'imposer V. Peut-être espérait-il, en donnant ainsi à Louis XIV la tentation de continuer la conquête des Pays-Bas, obliger les Etals généraux à secourir l'Espagne et à s'engager dans la guerre contre la France. Louis XIV se tint en garde contre ces écueils, et en reprenant les armes pour triompher du refus de l'Espagne, il voulut au moins rassurer l'Europe par sa modération apparente, en même

« 19 janvier 1668. Voir Mignet, t. II, p. 323. * L. de Lionne à d'Estrades, 17 février 1668.

temps que l'étonner par le succès d'une nouvelle campagne.

Jaloux de prévenir la coalition qui se négociait entre la république des Provinces-Unies et l'Angleterre, et dont il ignorait encore la conclusion , attendant plus patiemment Fannexion de tous les Pays-Bas depuis son traité avec l'empereur d'Allemagne, il résolut de se rendre maître de la Franche-Comté. Cette contrée populeuse et fertile, qui n'était rattachée à l'Espagne que par des liens artificiels, formait une enclave menaçante sur le sol français \ et mettait la frontière de l'est à quarante lieues de la capitale, dont elle était aussi rapprochée que la frontière du nord. Pour achever de rassurer les Etats qu'il se croyait encore intéressé à ménager, le roi de France alla jusqu'à leur faire savoir qu'il n'entendait pas profiter de la conquête qu'il allait entreprendre, pour changer les offres pacifiques qu'il avait faites, prêt à rendre la Franche-Comté, si l'Espagne lui abandonnait la part des Pays-Bas dont il s'était emparé ^. C'était là un engagement qiî'il se flattait sans doute d'éluder, u nul ne pouvant s'imaginer w , ainsi qu'écrivait le ministre du roi d'Angleterre % Arlington, « pourquoi le roi de France se donnerait la peine d'aller prendre de nouvelles places, si ce n'était pour les garder 5) .

Ses préparatifs, complétés par l'activité infatigable du secrétaire d'État de la guerre, Louvois, lui donnaient pleine confiance, et la saison d'hiver, qui semblait mettre obstacle à une nouvelle campagne, lui avait permis de les dissimuler. L'ancien vainqueur de l'Espagne, le prince de Condé, gouverneur de Bourgogne, longtemps tenu en disgrâce, avait été chargé de diriger l'expédition. Fier de reprendre sa place à la tête des armées de la France, il réunitpeu à peu dans la province un corps de 15,000 hommes, en annonçant qu'il devait les envoyer à un camp de manœuvre en Catalogne. En outre, il fit secrètement reconnaître l'état des places et le nombre des troupes qui pouvaient servira la défense de la province espagnole. Les places étaient presque toutes hors d'état d'opposer la moindre résistance; les troupes étaient réduites à 2,000 hommes d'infanterie régulière , et les 10,000 hommes de milice, répartis dans les différentes garnisons de la province, comprenaient des jeunes gens de métier qui, vivant de leur salaire, n'avaient ni l'habi-

^ Rosseeuw-Saint-Hilaire, Histoire d'Espagne, t. II, p. 297.

2 L. Louis XIV aux États généraux, 22 janvier 1668.

3 L. Arlington à Temple, 10 février 1668.

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