‹ Jean De WittChapitre 221 sur 264 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

tude ni le goût de la guerre. Il suffisait d'entrer dans la Franche- Comté pour la soumettre. Confiant dans le succès qui l'attendait, Louis XIV partit brusquement de Saiut-Germain, en plein hiver ', comme pour aller assister à une promenade militaire. Après avoir fait à cheval quatre-vingts lieues en cinq jours, il rejoignit ses troupes qui, pendant son rapide voyage, avaient presque achevé la soumission de la province. Deux places fortes, Salins et Besançon, avaient déjà ouvert leurs portes, et la capitale de la Franche-Comté, Dôle, semblait n'avoir prolongé sa résistance pendant qualre jours, que pour attendre l'arrivée du roi de France auquel elle envoya ses clefs. Le parlement qui y siégeait lui prêta serment de fidélité, et alla jusqu'à déclarer coupables de lèse-majesté les anciens sujets du roi d'Espagne qui refuseraient de reconnaître leur nouveau souverain. La capitulation de Gray ^ fut le dernier coup porté à la domination espagnole, et le gouverneur, le marquis d'Yenne, qui n'avait su prendre aucune mesure de défense, s'empressa de faire sa soumission, ce Tout ce qui est arrivé « , écrivait de Lionne à d'Estrades, ce confond l'imagination '. » Quatorze jours avaient suffi pour donner, comme par un coup de théâtre, une nouvelle province à la France. Le gouvernement espagnol, humilié et confondu par le foudroyant succès de cette invasion qu'il attribuait à la trahison, déclara dédaigneusement ce qu'un aussi grand roi aurait mieux fait d'envoyer ses laquais que de venir lui-même prendre possession d'une pareille conquête * » .

Tandis qu'il faisait ainsi reconnaître sa toute-puissance, et s'engageait par avance à ne pas en abuser, Louis XIV eut soudainement connaissance de la Triple Alliance : elle le mettait en demeure de laisser à TEspagne la partie des Pays-Bas qu'il n'avait pas encore conquise. Le prompt dénoùment des négociations conclues à la Haye avait déjoué les informations habituellement si sures de sa diplomatie. La perspicacité du comte d'Estrades venait d'être mise en défaut. Les déclarations de Jean de W^itt l'avaient rassuré. Le Grand Pensionnaire s'était contenté de lui communiquer les dernières délibérations des Etats, qui insistaient sur la nécessité de

1 Février 1668.

2 19 février 1668.

3 L. de Lionne à d'Estrades, 24 février 1668.

4 L. Temple, 20 mars 1668.

contraindre TEspagne à accepter Tes propositions de paix, et il avait eu Tart de ne donner aucune importance à l'obligation qui devait être faileau roi de France de s'en tenir, soit à ses conquêtes dans les Fays-Bas, soit à l'acquisition de la Franche-Comté, suivant l'alternative que Louis XÏV avait lui-même offerte à l'Espagne. Informé de l'arrivée de Temple à la Haye, d'Estrades avait écrit que les projets de ligue off'ensive contre la France encouragés par l'ambassadeur d'Angleterre n'avaient pas été agréés par le Grand Pensionnaire \ et il ne s'était pas préoccupé des autres propositions qui pouvaient être concertées entre eux. Au lieu de prendre Téveil sur les conférences engagées entre les négociateurs, il avait déclaré te que tout cela s'en irait en fumée, le Roi son maître n'ayant autre chose à faire qu'à s'en moquer « . Convaincu que la constitution des Provinces-Unies, qui imposait une si grande lenteur aux résolutions des États, lui permettrait de déjouer à temps toutes les manœuvres diplomatiques, il attendait imperturbablement les délibérations des assemblées des provinces, sans se douter que les États généraux se fussent attribué le pouvoir de conclure un traité. La veille même de la signature de la Triple Alliance, il avait répondu à ceux qui lui en faisaient craindre la conclusion : « D'ici à six semaines, nous en parlerons '^s «

Aussi lorsque, le lendemain de la signature du traité, de Witt et Temple vinrent lui en faire la notification, quoiqu'il ignorât encore les articles destinés à rester secrets, il ne put cacher sa surprise et son dépit. Il se plaignit a de l'empêchement qui était mis à la continuation de l'entreprise du Roi contre les Pays-Bas, si l'Espagne refusait de céder «, et fit entendre que et si l'on prétendait l'y contraindre, le Roi son maître ne fléchirait pas, au risque de commencer une guerre qui pourrait durer quarante ans ' w. Il reprocha en outre aux États qui étaient les plus proches alliés du roi de France, de s'être engagés dans de nouvelles alliances, sans lui en donner communication préalable , et leur fit craindre le danger des ressentiments de son maître. Toutefois, pour détourner le mécontentement de Louis XIV, le comte d'Estrades eut soin d'atténuer dans ses dépêches la portée du traité qu'il n*avait

' L. d'Estrades, 12 janvier 1668.

^ L. Temple à Arlington, 24 janvier 1668,

* Ibid.

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