CHAPITRE VII
SU ni prévoir, ni prévenir. Malgré le blâme qu'il se croyait obligé d'adresser aux Etats, il cherchait à les disculper, w J'ai vu w , déclarait-il, « plusieurs députés de mes amis en peine de la manière dont je leur ai parlé sur ce traité d'alliance. Je ne suis pas fâché de leur laisser cette impression, afin de contribuer à leur faire ensuite relâcher des choses qu'ils ne feraient pas, s'ils croyaient que le Roi fût content '. i) — « Je dois vous dire » , écrivait-il encore à de Lionne un mois plus tard % « qu'il ne se peut, selon toute vraisemblance, mieux agir que la Hollande ne l'a fait)), et il renouvelait plus d'une fois cette assurance dont il désirait convaincre la cour de France. Aussi, soit que Louis XIV prît le change, soit plutôt qu'il voulût dissimuler l'offense qu'il avait reçue, il ne témoigna d'abord aucune irritation : « Pour vous dire mon sentiment particulier de ce qui s'est fait )) , écrivait de Lionne à d'Estrades, « le principal fondement m'en parait bon et avantageux au Roi, la manière peu agréable, et les termes de la rédaction pourraient assurément êlre plus honnêtes; mais la suite justifiera si les intentions ont été bonnes ou mauvaises *. )?
Le Grand Pensionnaire s'était d'ailleurs préoccupé des ménagements à garder avec Louis XIV. Une fois l'indépendance des Pays- Bas garantie, il n'avait plus d'autre intérêt que celui de faire donner satisfaction à la France par l'Espagne, afin de prévenir le renouvellement d'une guerre que les Etats étaient intéressés à écarler de leur voisinage. Il entreprit dès lors de concilier la politique de concession avec la politique de résistance, et commença par mettre en œuvre toutes les ressources de la diplomatie, pour empêcher le roi de France de prendre ombrage des engagements de la république avec ses nouveaux alliés. Le jour même où la Triple Alliance était signée, il en donnait ainsi connaissance à l'un des négociateurs les plus actifs que Louis XIV employait à son service, le prince Guillaume de Furstemberg : « Je pense vous mander avec certitude que le roi d'Angleterre s'est laissé persuader de se joindre à cet Etat, et de s'obliger avec nous à faire acquérir par la France, soit les places qu'elle a conquises dans la campagne dernière, soit un équivalent pour la cession de ces places, équivalent dont le Roi
» L. d'Estrades, 24 janvier 1668.
« L. d'Estrades, 20 février 1668.
3 L. de Lionne à d'Estrades, 3 février 1668.
Très-Chrétien a déclaré se contenter *. 15 De Witt s'adressait d'autant plus volontiers au prince de Fiirstemberg, que celui-ci avait été envoyé par Louis XÏV à la Haye pour lui soumettre un projet de traité destiné à imposer la paix à l'Espagne, et c'était à ce traité que le Grand Pensionnaire voulait paraître s'être conformé, en négociant la Triple Alliance.
Pour en persuader le roi de France, de Witt représentait au comte d'Estrades ^ « que la clause de rupture avec l'Espagne, en cas du refus de la cour de Madrid d'accéder aux propositions de paix, n'avait pu être insérée dans le traité, par suite de difficultés que certaines provinces y auraient opposées, et par nécessité de se mettre d'accord avec l'Angleterre 57 . Mais il ajoutait que les États feraient néanmoins obtenir à Louis XIV les conditions de la paix, telles qu'elles avaient été proposées à l'Espagne, c^ Les députés de Hollande m'ont vu 1) , écrivait d'Estrades ^ , « et m'ont assuré que s'ils aperçoivent que l'Angleterre favorise les intérêts de TEspagne , en n'exigeant pas d'elle l'acceptation des offres de la France, la Hollande rompra les mesures qu'elle a prises avec elle, tenant à conserver toujours, et par-dessus toutes choses, l'amitié du Roi. «
La sincérité des déclarations du Grand Pensionnaire ressort avec la clarté de l'évidence, de sa correspondance avec Temple. Pressé par l'Angleterre de compléter les engagements de la Triple Alliance par la conclusion d'une ligue offensive avec l'Espagne contre la France, afin de contraindre Louis XIV à la paix, s'il venait à la refuser, de Witt, loin d'encourager cette politique agressive, cherchait à en détourner le gouvernement anglais, ce Nous jugeons îj, écrivait-iP, « qu'un tel concert et une telle ligue faite avant le temps mettraient le roi de France dans une nécessité absolue de continuer la guerre, parce qu'en se rendant après une telle ligue, il paraîtraitpubliquement n'avoir cédé qu'à la contrainte qui lui serait faite. " Sans cesser de se tenir prêt à faire intervenir énergiquement les États contre la France, si Louis XIV prétendait continuer ses conquêtes , il tenait à ne pas paraître le provoquer. Pour se
' L. de Witt à Furstemberg, 23 janvier 1668. — Voir Combes, Mélanges historiques, 1873, p. 302.
2 L. d'I'lstrades, 26 janvier, 2, 16 et 23 février 1668.
3 L. d'Estrades, 23 février 1668.
* L. de Witt à Temple, 25 février 1668.