CHAPITRE VII
prémunir contre les ressentiments qu'ils redou (aient, les Etats généraux s'empressèrent ' de renvoyer en France Van Bcuningen, qui s'y était fait déjà connaître et apprécier dans sa première ambassade. Ses instructions étaient destinées à lui faire suivre la politique de la concilialion ; il devait représenter à Louis XIV que si les États avaient traité avec l'Angleterre, c'était pour imposer l'obligation de la paix à l'Espagne , dans le cas où les offres du roi de France ne seraient pas acceptées, c Le sieur de Witt m'a confirmé ", écrivait le comte d'Estrades ^, « que Votre Majesté serait contente du procédé des Etals, lorsque le sieur Van Beuningen lui aurait fait entendre toutes les particularités du sujet de sa mission, v Pour s'assurer un accueil favorable, Van Beuningen prenait les devants, et le jour même où il était chargé de l'ambassade, il écrivait à de Lionne ^ « combien il tiendrait à cœur de s'employer, pour faire reconnaître le bon vouloir de ses maîtres » .
Les Etats ne pouvaient en donner un meilleur témoignage, qu'en n'épargnant aucune démarche ni aucun effort pour faire céder TEspagne , et empêcher ainsi le renouvellement la guerre. Ils étaient résolus, écrivait de Witt*; qui donnait ainsi en quelques mots le programme de sa politique, « à ne pas se laisser conduire au gré du gouvernement espagnol, et comme par gaieté de cœur, là où ils ne voulaient venir qu'en cas d'une fatale nécessité îj . La tâche n'était pas facile. Il fallait presque faire violence à l'Espagne, pour la sauver. L'Espagne avait été victime d'une agression injuste, entreprise malgré la renonciation du roi de France à l'héritage de l'Infante sa femme, et elle ne pouvait consentir à laisser faire la part du feu, en abandonnant quelques villes des Pays-Bas, pour conserver le reste de ses possessions. Préférant la continuation de la guerre à la conclusion de la paix, elle se faisait aveuglément illusion, et ti attendait toujours 5? , écrivait un envoyé suédois^, «quelque coup du genre de ceux qu'elle appelle des miracles, pour la tirer d'affaire ^^ . Garantie par la Triple Alliance contre la perte totale des Pays-Bas, elle croyait pouvoir refuser impunément le sacri6ce qui lui était
^ Résol. États généraux, 26 janvier 1668.
2 L. d'Estrades, 2 février 1668.
3 L. Van Beuningen à de Lionne, 26 janvier 1668. * L. de Witt à Temple, 25 février 1668.
5 L. Puffendorf au roi de Suède, et 1. Temple, 22 juillet 1668.
demandé. Quoiqu'elle fût réduite à Timpuissance de se défendre elle-même dans les Pays-Bas et ailleurs \ elle espérait que les puissances qui venaient de signer la Triple Alliance n'assisteraient pas, en qualité de témoins, à sa ruine.
Dans cette conviction, le gouverneur des Pays-Bas espagnols à Bruxelles, le marquis de Castel-Rodrigo, qui s'était fait donner des pleins pouvoirs pour traiter, loin d'en user, se montrait opposé à toute concession, et ne cessait d'encourager la résistance de la cour de Madrid. Après avoir vainement essayé de compromettre les Etats et le Grand Pensionnaire auprès du roi de France ^, dans l'espoir de provoquer une rupture, après avoir également tenté sans succès de les isoler de l'Angleterre, pour s'entendre directement lui-même avec Charles IP, il s'employa à traîner en longueur les négociations que les Provinces-Unies faisaient suivre à Bruxelles. Les Etats généraux s'étaient fait représenter auprès de lui par deux de leurs députés , Burgersdyck , pensionnaire de Leyde , et Van der Tocht, pensionnaire de Gouda, qui, d'après le témoignage d'un contemporain *, « ne manquait ni d'habileté ni d'assurance » ; ils leur avaient enjoint ^ d'agir de concert avec l'envoyé d'Angleterre, Temple, chargé de la même mission. Mais les conférences ne servaient qu'à perpétuer les difTérends. « Ce ne sont point des gens faits les uns pour les autres i) , écrivait Temple à de IVilt ®. u Le marquis est d'une humeur à braver la mort, plutôt que de souffrir d'être maîtrisé dans la conduite et dans le maniement des affaires, et vos députés ne sont propres à être employés que dans les lieux où vous donnez souverainement la loi. » La lenteur calculée de Gaslel-Rodrigo et l'impatience des négociateurs des Etats renouvelaient presque chaque jour des scènes de discorde. Dans une lettre à Arlington \ Temple en retrace le tableau avec les plus vives couleurs, u Le marquis « , écrit-il, « n'est pas d'un accès fort facile, n'expédie pas promptement une affaire, et ses officiers lui ressemblent. Les députés hollandais, au contraire, sont toujours
' L. Arlingtou à Temple, 3 avril 1668 .
2 L. Temple à de Witt, 24 février 1668.
3 L. Temple, 27 février 1668.
^ WlCQlIEFORT, t. IV, p. 47.
5 L. de Witt à Van der Tocht, 1" mars 1668.
6 L. Temple à de Witt, 17 avril 1668.
"^ L. Temple à Arlington, 13 mars 1668.