‹ Jean De WittChapitre 225 sur 264 · CHAPITRE VIT · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIT

places qui servaient de barrières aux Pays-Bas désormais démembrés, Castel-Rodrigo se vengeait ainsi des Etats, auxquels il ne pardonnait pas de lui avoir imposé la paix, et les condamnait pour l'avenir à de perpétuelles alarmes, en les exposant au voisinage de Louis XIV. Il se flattait en outre de rendre désormais irrésistible pour le roi de France la tentation d'achever la conquête des provinces espagnoles; la crainte de cette entreprise lui paraissait devoir suffire pour engager la république des Provinces-Unies et TAngleterre dans la ligue offensive qu'elles s'étaient secrèlement garantie l'une à l'autre, si la France refusait la paix. « Il convient de dire » , écrivait Temple, « que Castel-Rodrigo ne s'est laissé disposer à accepter l'alternative par aucun désir de faire la paix, mais seulement en vue de continuer la guerre ou d'en commencer bientôt une autre avec le secours de ses voisins ^ v. D'ailleurs, le gouverneur des Pays-Bas était persuadé qu'en acceptant les offres de Louis XïV, il obligeait le roi de France à se dédire de ses engagements ^, et peu s'en fallut que cette prévision ne fut justifiée.

Après avoir été consentie à contre-cœur par l'Espagne, la paix faillit être refusée par la France. Les deux négociateurs des alliés à Paris, Van Beuningen pour les Provinces-Unies, et le chevalier Trevorpour l'Angleterre, eurent à surmonter une série d'obstacles, pour réussir dans leur mission. Louis XIV n'avait pu rester indifférent à la Triple Alliance , et malgré ses premières illusions bientôt dissipées, il s'était promptement rendu compte du coup qu'elle portait à son ambition. Vaguement informé des articles secrets, il en avait fait demander inutilement à de Witt la communication. Le Grand Pensionnaire répondit qu'il avait fait serment de ne les délivrer à personne, et d'Estrades lui signifia a que le Roi les connaîtrait par d'autres voies, sans lui en avoir d'obligation ^ « .

Instruit des conventions des alliés par les communications de son ambassadeur en Angleterre, le marquis de Ruvigny *, le roi de France fit éclater son ressentiment, à l'occasion de l'article du traité

1 L. Temple, 23 mars 1668.

2L. Temple, 10 mars 1668.

3 L. d'Estrades, 16 février 1668.

* L. Meerman à de Witt, 15 février 1668.

secret dans lequel ceux-ci stipulaient que dans le cas où Louis XÏV refuserait leurs propositions de paix, ils Tattaqueraient par terre et par mer, jusqu'à ce que la France fût ramenée dans les limites du traité des Pyrénées. Il considéra cette convention comme une offense, quoiqu'elle ne fût pas destinée à être rendue publique, et quoiqu'elle dût être de nul eff'et, s'il voulait se contenter de ses dernières off*res : il invoquait ce prétexte pour justifier l'irritation qu'il ressentait, en se trouvant arrêté par la Triple Alliance dans ses desseins sur les Pays-Bas. « La conduite des Etats 15 , écrivait de Lionne \ " ferait perdre toute patience au plus modéré homme du monde; jugez dès lors de l'effet qu'elle peut produire sur le cœur d'un grand roi qui préfère son honneur à toute autre considération, ne pouvant souffrir de faire, comme forcé par la crainte, ce qu'il aurait accompli de son propre mouvement, pour acquérir la gloire de la modération. « D'après la déclaration que l'ambassadeur de France à la Haye fut chargé de transmettre au Grand Pensionnaire, « son maître était un prince trop généreux et trop jaloux de son honneur pour en passer par où les Etats voudraient * « . Jaloux de regagner les bonnes grâces du Roi en flattant ses ressentiments, le comte d'Estrades l'assurait que la guerre ne pouvait lui donner aucune crainte. « Tous les ligués ensemble « , écrivait-il à de Lionne ', « ne seront pas en état de mettre leur armée en campagne avant trois mois, et le Roi aura tout le temps qui lui est nécessaire pour venir à bout d'un grand dessein. » Les mêmes encouragements étaient donnés à Louis XIV par ses généraux ; le prince de Condé et le maréchal de Turenne lui représentaient que les alliés seraient pris au dépourvu, et ils lui promettaient la conquête entière des Pays-Bas avant la fin delà campagne. Aussi le roi de France paraissait-il disposé, soit à tirer parti des fauxfuyants de l'Espagne, soit à en chercher lui-même, pour éluder les propositions de paix *. Van Beuningen s'en inquiétait jusqu'à le dénoncer « comme ayant les pensées d'unCyrus et d'un Alexandre ^ » . Les préparatifs militaires justifiaient la crainte de la rupture des

1 L. de Lionne à d'Estrades, 2 mars, 13 avril 1668.

2 L. d'Estrades, 22 mars 1668.

» L. d'Estrades à de Lionne, 22, 28 et 29 mars. * L. man. Van Beuningen à de Witt, 16 avril 1668. 5 Ibid., 29 mars 1668.

Page 1