CHAPITRE Vil
négociations, et le signal du renouvellement des hostilités semblait être donné par la prise de la petite place de Gennap, qui ouvrait la route de Bruxelles, w Les ordres sont envoyés à tous les corps d'armée « , écrivait de Paris l'envoyé d'Angleterre , le chevalier Trévor, « et ici il y a péché mortel à parler de paix, w
Ce n^étaient pas seulement l'épuisement de l'Espagne et Pimpuis-^ sance supposée de ses nouveaux alliés qui donnaient conflance à Louis XIV. Il espérait les diviser, et rompre aisément leur accord. Le comte d'Estrades, chargé de rendre les Etats défiants à l'égard du roi d'Angleterre, en leur faisant considérer comme suspecte la fidélité de Charles II à leur cause, communiqua au Grand Pensionnaire une lettre de l'ambassadeur de France à Londres; elle annonçait qu'Arlinglon avait envoyé à Louis XIV, de la partdeCharlesII, la copie des articles secrets de la Triple Alliance, information à laquelle de Witt, avec sa bonne foi ordinaire, se refusait à croire \ Pour changer encore plus sûrement les dispositions du Grand Pensionnaire, en lui donnant de nouvelles inquiétudes , de Lionne écrivait à d'Estrades ^ : ci J'ai des avis secrets qu'il y a un concert entre le ministre de l'Empereur, Lisola, et les ministres d'Angleterre, pour embarquer messieurs des Etats dans quelque affaire contre le Roi, pour, après cela, leur en laisser à eux seuls soutenir tout le poids et le fardeau. Il est facile de comprendre que cela étant une fois arrivé, les cabales contre M. de Witt auront beau jeu d'établir M. le prince d'Orange et de ruiner le sieur de Witt. C'est à lui qui est si habile, à juger s'il y a apparence ou non de voir réussir ce projet, et ce qu'il doit faire pour l'empêcher. " Ces communications, qui furent plus tard confirmées par les événements, étaient sincères; mais elles paraissaient si intéressées de la part de la France, que de Witt pouvait les considérer comme suspectes. Il avait d'ailleurs une trop grande noblesse d'àme, pour se laisser détourner par des préoccupations de parti, du but qu'il poursuivait, en voulant mettre hors d'atteinte Pindépendance de la république, prêt à sacrifier ses intérêts à ses devoirs, qui ne lui permettaient pas de laisser les Provinces-Unies à la merci d'un trop puissant voisin.
Fidèle à la politique dont il ne s'était jamais départi, le Grand Pensionnaire se montra inaccessible à toute intimidation, pour
1 L. de Witt à Meerman, 2 mars 1668.
2 L. de Lionne à d'Estrades, 30 mars 1668.
suivre, avec sa persévérance accoutumée, le plan qu'il s'était tracé. Il avait préparé le succès des négociations, en commençant par faire céder TEspagne; il le compléta, en témoignant au roi de France que les Provinces-Unies ne lui laisseraient pas continuer impunément ses conquêtes. Il n'avait jamais hésilé à déclarer * a que les Provinces- Unies se tiendraient prêtes, en cas de nécessité , à agir de concert avec l'Angleterre, non-seulement pour défendre les Pays-Bas, mais aussi pour attaquer et incommoder la France de leurs forces maritimes, même par des descentes et invasions dans ce pays et en toute autre manière v . Il avait admis ^ « que par prudence, on se figurât comme possible un conflit avec le roi de France, et qu'on ne négligeât pas les moyens de pourvoir à cette extrémité i) . Quand il put craindre que les Provinces-Unies y fussent réduites, il ne dissimula pas à d'Estrades que malgré leur désir d'éviter la guerre, elles se croiraient obligées de la soutenir, si Louis XIV la provoquait, a Je sais bien w , lui déclarait-il % et que le plus grand malheur qui pourrait arriver aux Etats, ce serait de se brouiller avec la France; mais ce malheur serait inévitable si le Roi voulait attaquer les Pays-Bas, après que les États auraient forcé l'Espagne d'accepter les conditions auxquelles le Roi avait mis la paix. «
La défection du Portugal, qui avait fini par traiter avec l'Espagne, venait en aide aux Provinces-Unies pour rendre Louis XIV plus traitable ; elle lui enlevait Fallié qui lui servait jusqu'alors à inquiéter l'Espagne sur ses frontières. A la suite de la révolution de palais qui enleva le trône à Alphonse Vï, et fit passer les pouvoirs de régent à son frère don Pedro, la guerre, qui depuis vingt-six ans s'était continuée entre l'Espagne et le Portugal, avait été suspendue. La cour de Madrid en avait profilé pour faire des propositions de paix qui venaient d'être accueillies favorablement à Lisbonne*.
C'était de la Suède que dépendait principalement la garantie de la paix entre la France et l'Espagne. Mais peu s'en était fallu que la Suède ne trompât Fattente des Etats généraux. L'engagement par lequel elle s'était associée au traité de la Triple Alliance
' L. de Witt à Temple, 25 février 1668. — Voir Combes, Mélanges historiques^ 1873, p. 306.
^ L. Temple, 5 mars 1668.
3 L. d'Estrades, 28 mars 1668.
4 23 février 1668.