CHAPITRE VII
exerçait dans les Pays-Bas des déprédations de tout genre qui lui rapportèrent plus de cinq cent mille livres * ; il faisait en outre démolir toutes les fortifications de la Franche-Comté, « afin de rendre cette province à TEspagne dans un tel état, qu'il en serait maître à toute heure » , comme il le déclare lui-même dans ses Mémoires *. Il donnait ainsi raison aux reproches des alliés, et le ministre du roi d'Angleterre, Arlington, jugeant sévèrement sa conduite, écrivait ' : « Nous vivons dans un siècle bien extraordinaire, où l'on traite de ridicules les apparences mêmes de la morale, m De son côté, le gouvernement espagnol manquait de sincérité dans l'exécution des engagements qu^il avait pris pour la signature du traité, et l'envoyé du gouverneur des Pays-Bas, le baron do Bergeyck, poussait à bout la patience des négociateurs par les subtilités les plus captieuses. Des scènes violentes s'ensuivirent, dans lesquelles le plénipotentiaire des Etats, Beverningh, faillit dégainer l'épée avec lui, en présence de Temple. Le baron de Bergeyck avait d'abord prétendu que les pouvoirs nécessaires lui manquaient pour engager la cour de Madrid *. Obligé de reconnaître qu'il les avait reçus, il chercha d'autres détours, et souleva une querelle d'étiquette, en contestant la première place que le marquis de Colbert s'était réservée pour la signature. Déconcerté par l'empressement avec lequel l'ambassadeur de France lui laissa la liberté de signer lui-même à sa guise deux autres exemplaires, il se trouva à court d'expédients dilatoires, et consentit enfin à la conclusion du traité de paix si longtemps retardé ^
A peine l'avait-il signé, qu'il eut recours à une dernière ruse, pour ménager au gouvernement espagnol le moyen d'en contester la validité : il s'attribua la qualité d'ambassadeur, tandis qu'il ne s'était fait reconnaître jusqu'alors que comme délégué du gouverneur des Pays-Bas espagnols, en laissant au marquis de Castel- Rodrigo le titre de plénipotentiaire de la cour de Madrid ®. Cette supercherie fut déjouée, et la cour de France, se défiant des
* L. Temple à Castel-Rodrigo, 30 avril 1668. 5 Louis XIV, Méinoires, t. H, p. 370.
3 L. Arlington à Temple, 18 avril 1668. ^ L. Temple, 30 avril 1668.
5 2 mai 1668.
^ Voir au sujet de ces contestations : Extrait d'un mémoire sur la paix d' Aixla-Chapelle, MiGXET, t, II, p. 6Î2.
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subterfuges du gouvernement espagnol, exigea impérieusement que les formalités les plus régulières fussent accomplies pour la ratification \ Le 29 mai, dix-sept jours après la signature du traité d'Aix-la-Chapelle, la paix était publiée à Paris en même temps qu'à Bruxelles.
Cette paix, qui sauvait l'Espagne malgré elle, était avantageuse à la France. Elle assurait à Louis XIV d'importantes acquisitions qui reculaient les frontières de son royaume et commençaient le démembrement des Pays-Bas. Elle donnait en même temps à l'Europe le gage apparent de sa modération, et il pouvait s'en prévaloir pour se vanter « que ce fût le seul désir de se montrer pacifique, qui l'avait désarmé * i) . Ce n'en était pas moins la Triple Alliance qui l'eût obligé à s'arrêter prudemment dans ses conquêtes : menacé d'une coalition européenne, il avait fait acte de sage politique, en renonçant à la braver.
Convaincus que le voisinage de la France était incompatible avec la sécurité de la république , les Etats généraux n'avaient pu se dispenser de s'y opposer. L'invasion des Pays-Bas, tentée par Louis XIV au mépris des promesses d'entente préalable qu'il leur avait faites, les avait réduits à l'impérieuse nécessité de remplacer l'alliance qui s'était perpétuée depuis plus d'un demi-siècle entre la France et les Provinces-Unies. Mais ils ne pouvaient se fier qu'avec réserve à leurs nouveaux alliés. Ils ne voulaient pas s'engager trop étroitement avec l'Espagne, n'en attendant aucun secours efficace, et s'ils lui étaient venus en aide, ce n'était pas pour conserver Tintégrité de la monarchie espagnole, mais pour ne pas laisser compromettre leur indépendance ^ L'Angleterre leur paraissait une alliée douteuse. Elle n'avait cessé, sous Charles II comme sous Cromwell, d'être la rivale de la république, avec laquelle elle était réconciliée, depuis un an seulement, par la paix de Bréda. Ses récentes humiliations semblaient devoir rendre ses ressentiments aussi violents que durables, et le Grand Pensionnaire ne s'était laissé entraîner qu'avec défiance à lui faire
* 25 mai 1668.
* Discours de Pomponne au roi de Suède. — Droyssen. Geschichte der Preussischen Politik,t. III, p. 232, d'après une dépêctie du ministre de rélecleur de Brandebourg, Grockow.
3 L. Merroan à de IVitt, 18 février 1668; et 1. Temple, 28 mars 1668.
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appel, pour empêcher que Louis XIV ne complétât la conquête des Pays-Bas.
De VVitt ne se dissimulait pas les redoutables dangers d'une rupture avec la France, et s'était efforcé de les conjurer. 11 n'aurait entrepris qu'à la dernière extrémité une guerre u dont l'Espagne aurait été seule à profiter, tandis que les États généraux se seraient trouvés obligés d'en supporter les dépenses et les risques ^ ». Il n'avait cherché dans la Triple Alliance que la garantie de la paix imposée par un accord commun aux deux puissances belligérantes. C'était le rôle de médiateur qu'il avait voulu prendre, et il était fier de le remplir, en y conformant scrupuleusement sa politique. Tantôt il assurait * que si la signature du traité était refusée par la France, il n'hésiterait pas à faire donner, sans marchander, l'assistance la plus énergique à l'Espagne, en faveur de laquelle les Etats sauraient agir par mer et par terre * » . Tantôt il signifiait " que si l'obstacle à la paix venait de la résistance du gouvernement espagnol, il ne songerait plus qu'aux moyens efficaces pour le réduire à la raison, et s'entendrait au besoin avec le roi de France S) . Il avait ainsi modéré les prétentions de Louis XIV, obtenu du gouvernement espagnol les concessions propres à satisfaire le roi de France , et fait accepter des conditions de paix qui paraissaient suffisantes à la sécurité des Provinces-Unies.
Le traité d'Aix-la-Chapelle, en donnant un dénoiiment favorable à d'aussi laborieuses négociations, faisait recueillir aux Etats généraux le bénéfice de la Triple Alliance, et complétait pour eux la gloire de la paix de I5réda imposée à l'Angleterre. Ils pouvaient dès lors se considérer comme les arbitres de l'Europe , et ils s'abandonnèrent , avec un orgueil un peu téméraire, à la satisfaction d'une victoire diplomatique qui devait, quelques années plus tard, leur coûter si cher. La médaille frappée à l'occasion du traité d'Aix-la-Chapelle a conservé le témoignage de la haute opinion que la République avait et voulait donner d'elle-même. Elle s'y était fait représenter sous les traits d'une femme appuyée sur un trophée, tenant une pique surmontée d'un casque, et suivie dans le lointain par plusieurs vaisseaux, double symbole de sa liberté et
1 L. de Witt à Temple, 25 février 1668. ^ Ibid., 4 avril 1668.
3 7^2^,16 avril 1668.
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de sa puissance. L'inscription gravée sur le revers en mois latins était ainsi conçue : «Après avoir réconcilié les rois, rétabli la liberté de la mer, fait régner la paix sur la terre par la force des armes, et pacifié l'Europe, les États des Provinces-Unies ont fait frapper cette médaille, en 1668 \ i) "Ils ne se vantaient de rien qu'ils n'eussent fait ^ )) , et se félicitaient à bon droit des glorieux succès de leur politique extérieure , dont ils étaient redevables à un grand ministre.
* « Conciliatis regibus, vindicata marium lihertate, pace egregîa virtiite armorum parla , stabilita orhis Europœi quiète, numisma hoc Status fœderati Belgii excudi fecerunt MDCLXVIII. t
2 Voltaire, Siècle de Louis XIV, p. 349, édition 1784.