CHAPITRE VIII
comme un prélude des attentats dont Jean de Witt devait, sept ans plus tard, devenir la sanglante victime.
Les manifestations faites de toutes parts en faveur du prince d'Orange semblaient donner le signal d'une prochaine restauration. A Rotterdam, plus de 4,000 habitants se portaient au-devant de lui pour saluer son arrivée, et peu s'en fallut que les magistrals de la ville n'allassent en corps le recevoir, pour lui rendre les honneurs auxquels les anciens stathouders avaient droit. Ruyter, dont la fidélité aux Etats ne pouvait être suspecte, accueillait avec empressement la visite que le jeune prince rendait à la flotte, sous la conduite et la surveillance du Grand Pensionnaire '; il le remerciait de l'encouragement que sa présence donnait aux équipages, et lui annonçait qu'elle avait permis d'enrôler plus de mille matelots^.
A la Haye, la fête de la corporation du quartier auquel le prince appartenait par sa résidence % donna à la bourgeoisie de la ville l'occasion de manifester l'attachement qu'elle lui conservait. Il était venu prendre part, en compagnie de Jean de Witt, aux réjouissances des sociétaires ; après avoir assisté à un repas prolongé pendant trois jours, auquel il contribua lui-même par les plats qu'il fit servir, il fut nommé par acclamation doyen de l'association. Sans exercer aucun pouvoir, il tenait une véritable cour. « Tous les jours w , écrivait l'ambassadeur de France *, u quantité de personnes, parmi lesquelles les officiers de la garnison de la Haye, se trouvent à son dîner, et même autour de son carrosse quand il sort. 5) Il reprenait son rôle de prétendant, et ne semblait plus devoir longtemps attendre l'héritage de ses ancêtres.
Quoiqu'il ne fût âgé que de seize ans, ses partisans étaient impatients de lui faire donner la charge de capitaine général, ou au moins celle de général de la cavalerie, qui était également restée vacante. Ils réclamaient en même temps son entrée dans le conseil d'Etat, qui devait lui permettre d'acquérir la connaissance des affaires militaires. La Zélande, où, d'après une relation contemporaine, le peuple était resté non-seulement passionné, mais enragé
* L. du député de Frise Fried Van Suthema à la princesse de Na:sau, Albertine-Agnès, 15/25 mai 1666 : Archives de la maison d'Orange.
2 L. d Estrades, 20 mai 1666.
3 Mkyer, Documents de la Société archéologique de la Haye, 1862.
* Mémoire d^ Estrades, man., 1665 : Arctiives aff. étr.
pour sa cause, tenait à honneur de lui faire obtenir cette satisfaction. Dans cette vue, les Etats de la province, reprenant une politique offensive, envoyèrent à la Haye une députation de vingt-huit membres qui devaient menacer de rompre l'union, si l'avancement du prince leur était refusé. « Mettons-lui le pied dans Tétrier ^5 , déclaraient-ils, « et nous achèverons ensuite ('e le mettre en selle ' . »
Le Grand Pensionnaire ne s'était laissé ni abattre ni surprendre. Revenu de la flotte^, il avait rétabli dans l'assemblée de Hollande l'accord qui venait d'être troublé, et s'était utilement servi du crédit de l'ambassadeur de France, qui, pour gagner la confiance des Etats et les rattacher à l'alliance française, s'employait à favoriser dans les conseils de ville Télection de magistrats opposés à un changement de gouvernement. Le comte d'Estrades craignait que des nominations favorables aux intérêts du prince d'Orange ne servissent à rapprocher les Provinces-Unies de l'Angleterre, et pour y mettre obstacle, il avait entrepris dans la province une tournée dont il exagérait peut-être le succès avec trop de complaisance, ce J'ai donné à dîner, les uns après les autres, aux députés de Hollande, qui sont près de quatre cents w , écrivait-il; uM. de Witt en use de même, et nous agissons de concert pour faire revenir ceux que nous trouvons ébranlés '. ^
Leur énergique concours donnait gain de cause à la politique du Grand Pensionnaire. M<.lgré l'opposition de trois provinces, il faisait obtenir* la succession de Beverningh, comme trésorier général des Provinces-Unies, à son candidat, Conrad Burg, qui avait représenté la république en Moscovie et appartenait, en qualité d'échevin, au conseil municipal d'Amsterdam. D'autre part, il faisait écarter la demande de l'électeur de Brandebourg, qui avait semblé vouloir mettre son alliance à prix, en réclamant préalablement une satisfaction pour son neveu. « MM. les députés de Hollande » , écrit-il ^y « ont représenté aux Etals généraux qu'il ne convenait pas à un prince étranger de se mêler publiquement d'une affaire qui était purement domestique, ce que toutes
* L. Wicquefort, 11 février 1666 : Archives aff. étr.
2 Novembre 1665.
3 L. d'Eslrdes, 21 janvier 1666.
* Résol. Etats généraux, 9 janvier 1666.
5 L. de Witt ù Van Beuningen. 18 mars 1666,