CHAPITRE VIII
pardonner d'avoir fait cause commune avec les ennemis de la maison d'Orange, fût-ce pour servir ses intérêts. Voulant se venger de la conduite qu'elle avait tenue, il pressa ses nouveaux tuteurs de lui faire rendre ses comptes qui étaient en grand désordre, et dont il déclarait la Princesse Douairière responsable, « se plaignant qu'on fit tous les jours des ventes de ses terres à vil prix, qu'on ne pavât aucune de ses dettes, et qu'on dut à des fournisseurs de sa table des années entières' «. En même temps, s'imposant une réserve et une habitude de feindre au-dessus de son âge, il reconnut la nécessité de satisfaire les Etats de Hollande, en paraissant disposé à suivre leur direction, jusqu'à ce qu'il pût s'en affranchir. Il n'eut plus d'autre préoccupation apparente que celle de rechercher leur protection, et affecta de leur témoigner tant d'empressement, que sa grand'mère en prit ombrage^ : il répondit avec fermeté à ses reproches, en lui et représentant qu'elle n'avait qu'à s'en prendre à elle-même, s'il les considérait comme ceux dont il avait à espérer sa fortune w . — « Je l'ai laissée , écrivait l'ambassadeur de France ', a dans la disposition de faire tout ce que M. de Witt lui conseillera, v
C'était d'ailleurs avec une fidélité exemplaire que de Witt remplissait à l'égard du prince son élève les devoirs que sa nouvelle charge lui imposait. L'attachement et la sollicitude qu'il lui témoignait ressortent de tous les témoignages contemporains. Pour gagner sa confiance, il allait jusqu'à prendre part à ses jeux. Le comte d'Estrades raconte * « qu'il fut défié à une partie de paume par le Grand Pensionnaire et par le prince d'Orange qu'il avait été voir jouer ensemble. Je les pris au mot îî , ajoute-t-il, « et sans me déshabiller, je jouai six parties que je gagnai. »
La vigilance de Jean de Witt pour l'éducation qui lui était confiée n*était jamais en défaut. La Princesse Douairière ayant demandé que son petit-fils vînt assister à un mariage de famille, il lui répondit: «Les députés pour l'éducation s'eh remettent pour cette décision à Votre Altesse, en la priant toutefois de ne pas laisser l'absence du prince se prolonger au préjudice du bon emploi de
î L. d'Estrades, 22 avril 1666.
2 Ibid., 22 avril 1666.
3 //^/^/.^ 6 mai 1666.
*Ibid., 30 décembre 1666.
ses journées. » Il avait pris lui-même la direction de ses études, en y associant le précepteur du jeune pritice, Bornius. Il venait régulièrement l'examiner sur son travail de la semaine \ et s'était en outre réservé de lui donner tous les lundis, au moins pendant une heure, les enseignements de la politique. Il comptait sans doute sur ses leçons pour lui apprendre sinon à aimer, au moins à respecter le pouvoir des États, et pour l'encourager à suivre les exemples de son ancêtre Guillaume I" plutôt que ceux de son père. Un appartement du palais du prince, surnommé la chambre d' éducation j servait à ces entretiens dans lesquels, par un étrange retour de fortune, le fils de l'ancien prisonnier du stathouder Guillaume 11 préparait le dernier descendant de la maison d'Orange à se rendre digne du pouvoir de ses aïeux. « Je tiens « , disait le Grand Pensionnaire avec un désintéressement patriotique qui Thonore, « à faire de l'éducation du prince d'Orange une œuvre complète; il peut arriver malheur à mon parti, et il faut que ce jeune homme soit un jour en état de gouverner la république ^ ^
En prenant ainsi le prince d'Orange sous leur patronage, les Etats de Hollande allaient lui permettre de justifier un jour les prévisions de Jean de 11 itt. Quand la résolution par laquelle ils se chargeaient de son éducation avait été prise, l'un des principaux membres de l'assemblée des Etats généraux avait dit en riant : a La Hollande pense faire du prince un enfant de l'Etat; mais je vois bien qu'elle-même sera dans peu un enfant du prince. » Les partisans du fils de Guillaume II n'avaient d'ailleurs jamais cessé de compter sur le temps comme sur leur meilleur auxiliaire pour le rétablissement de sa fortune, a Quand Son Altesse aura quelques années de plus « , écrivaient-ils, u les provinces renverseront tout cet échafaudage, on y viendra; l'ouvrage est sur des vis; il se fera de lui-même sans qu'on s'en occupe. Le prince, une fois devenu ^majeur, défera ce qii*on a fait pendant qu'il était enfant ^ »
' Mercure hollandais, 1C66, p. 292. Mémoires du prince de Tarente, p. 275.
^ Déclaralion faite à M. Guizot par M. Fagei, ambassadeur du royaume des Pays- Bas en Angleterre, recueillie par lui comme une tradition de lamille. — Voir également Blrnet, t. II, p. 7.
* L. Bootsma au prince Guillaume-Frédéric de Nassau, 19/29 septembre 1663. — Ibid., 2/12 janvier 1664. — L. Huybert, 17 juillet 1664.