CHAPITRE VIII
Il n*avait pas besoin d'attendre sa majorité pour profiter des événements qui conspiraient en sa faveur. La restitution de la principauté d'Orange \ dont le roi de France s'était emparé quelques années auparavant *, lui rendait déjà au dehors le crédit qu'il avait perdu. Louis XIV avait longtemps refusé de s'en dessaisir, malgré les pressantes instances et les suppliques d'Huyghens deZuylichem que la Princesse Douairière avait envoyé à Paris, pour appuyer ses réclamations. Il avait fini par renoncer à la garder, pour satisfaire l'électeur de Brandebourg, gendre de la princesse, dont il était intéressé à s'assurer la bienveillante neutralité pour l'exécution de ses projets sur les Pays-Bas espagnols. En outre, la paix qui venait d'être conclue avec le roi d'Angleterre à Bréda' semblait imposer aux Etats de Hollande, en faveur du neveu de Charles II, la nécessité de concessions destinées à ménager le nouvel allié de la république. Enfin, l'invasion de Louis XIV dans les Pays-Bas espagnols, en faisant craindre aux Etats généraux d'être engagés dans une guerre contre la France, ne permettait plus de laisser vacantes les grandes charges de l'armée; elle favorisait l'impatience de ceux qui voulaient réserver au descendant des anciens stathouders les pouvoirs militaires de capitaine et amiral général qui avaient appartenu à ses ancêtres.
De Witt s'était depuis longtemps préparé à ce dénoùment, qu'il considérait comme inévitable, ce L'inclination des régents et des sujets pour la personne du jeune prince est telle » , écrivait-il six ans auparavant*, « que sitôt qu'il aura atteint l'âge convenable, le commandement des troupes du pays lui tombera dans la main. « Mais d'autre part, éclairé par Texpérience des événements de 1650, et le souvenir du coup d'État de Guillaume II, il était convaincu qu'en laissant réunir les pouvoirs de stathouder à ceux de capitaine et amiral général, ce il ferait du prince d'Orange non plus un officier, mais un souverain de l'État ^ «. Séparer les deux charges et les rendre incompatibles, tel était pour de Witt le programme à suivre pour assurer la durée du gouvernement républi-
3 Juillet 1667.
^ L. de Witt à Beverwaert, 1er avril 1661.
5 L. man. de Thou, 12 avril 1660 : Archives aff. étr.
cain. Il se flattait de pouvoir le mettre promptement à exécution, en préparant par Pentrée du jeune prince au conseil d'État sa nomination comme capitaine et amiral général, moyennant sa renonciation au statlioudérat. a Nous deions ^5 , écrivait-il à Fun de ses confidents ' , « d'une part, assurer fermement la liberté publique, et d'autre part, accorder dès à présent au prince d'Oiange une dignité, convenable à son âge qui pour le moment ne permet pas de l'élever encore davantage. » En suivant cette ligne de conduite, de Witt cherchait non plus seulement un expédient, mais une solution qui pourrait assurer la sécurité de l'avenir.
La proposition qu'il avait en vue, et à laquelle des pourparlers avec le prince d'Orange servirent de prélude ^, avait d'abord été examinée par les conseillers-députés; elle fut soumise en leur nom aux Etats de Hollande '. Elle les invitait à se mettre d'accord avec les autres provinces, pour disposer des grandes charges militaires, en laissant vacante celle^e capitaine général qui semblait ainsi réservée au: prince d'Orange. Pour manifester à cet égard leurs intentions, ils devaient s'engager à le laisser entrer dans le conseil d'Etat, et à le faire désigner comme commissaire des Etats généraux à l'armée, en cas de guerre, afin de le préparer ainsi à Texercice du pouvoir militaire. Mais ils ne devaient être tenus de remplir cet engagement qu'après avoir obtenu des Etats généraux une garantie préalable, la promesse de considérer quiconque serait stathouder , c'est-à-dire gouverneur d'une des provinces de la confédération , comme inéligible à la charge de capitaine et amiral général.
Ces conclusions furent renvoyées à la délibération des conseils des villes et communiquées aux Etats généraux. Elles ne semblaient pas devoir être sérieusement contestées. Le parti orangiste était plutôt intéressé à se contenter des offres des Etats de Hollande. Il était trop désuni pour se monter exigeant. En outre, les Etats de Zélande n'avaient pas pardonné à la Princesse Douairière de les avoir abandonnés; ils l'accusaient de les avoir trompés, en se réconciliant à leur insu avec les nouveaux maîtres du pouvoir, et en témoignant sa préférence aux Etats de Hollande. Ils avaient déclaré
ï L. de Witt à Nieveen, conseiller de Gronlngue, 4 juillet 1667.
2 L. Wicciiiefort, 26 mai 1667.
3 Résol. États de Hollande, 2 juillet 1667.