CHAPITRE VllI. M
qui faisait des États généraux les arbitres de la France et de l'Espagne. La domination du parti républicain et la grandeur de la république ne laissaient plus rien à désirer. Elles assuraient le plein succès d*une politique qui, au dedans comme au dehors, semblait être la glorification de l'œuvre entreprise par le Grand Pensionnaire de Hollande.
La vie domestique de Jean de Witt n'avait pas été jusque-là moins heureuse que sa carrière d'homme d'Etat. Depuis treize ans, longue durée de bonheur, il goûtait sans mélange les joies d'un amour partagé. Sa femme avait adouci par le charme de son attachement les ennuis et les tristesses inséparables de l'exercice du pouvoir, et avait embelli, en s'y associant, les plus beaux jours de la vie publique du Grand Pensionnaire. Lorsque la paix de Bréda avait été joyeusement célébrée, elle s'était mêlée à la foule pleine d'allégresse qui dansait devant la demeure de Jean de Witt \ et avait prolongé avec son glorieux époux, très-avant dans la nuit, sa présence à la fête populaire. Elle prenait sa part de la récompense, après s'être associée à la peine. L'éloignement de son mari qui la laissait grosse, avec la charge de jeunes enfants, pour aller s'exposer aux dangers de laguerre engagée contre l'Angleterre, avaitmis à l'épreuve sa courageuse résignation. Quand de Witt s'était rendu au Texel, pour y surveiller les équipements maritimes, la première lettre qu'elle lui avait adressée* manifestait ses alarmes: « Monsieur et digne mari» , écrivait-elle, « celle-ci est à l'effet de vous demander de vouloir bien vous donner la peine de m'informer si je peux être ici parfaitement traaquille sur le péril d'un débarquement des Anglais, en cas de la ruine de notre flotte ou d'autres malheurs. On m'a donné beaucoup de tourments. Je désire savoir si vous reviendrez à la maison, avec les commissaires, après la sortie de la flotte ; car on dit que ces messieurs resteront pour attendre la bataille et rendre encore service. D'autres disent même que vous sortirez avec la flotte, de sorte que je suis inquiète, et je désirerais savoir de vous le véritable rapport, pour me rassurer. Mais il faut que vous m'écriviez la vérité, et que vous ne me flattiez pas. J'attends, par la première, une petite lettre de votre main, espérant qu'elle servira à me tranquilliser. Là-dessus, je vous recommande
* L. d'Estrades, 8 septembre 1667.
2 L. Wendela Bicker à de Wilt, 12 mai 1665.
à la Providence diiine, et je reste, avec mes salutations, votre soumise et dévouée femme. i5
Le mois suivant, quand de Witt avait jugé sa présence à bord nécessaire pour réparer les désastres de la campagne navale, elle lui écrivait encore : « J'ai reçu votre lettre, qui m'a été très-agréable, en me donnant des nouvelles de votre santé. J'espère que vous ne négligerez pas de me répondre; car, maintenant que je suis privée de voir votre aimable visage, j'ai une grande joie de voir au moins votre main. Je crains que vous n'ayez là-bas beaucoup trop de peine. J'espère que vous vous ménagerez autant que possible. Je demande que le temps vienne où vous retournerez à la maison; mais je crains qu'il ne soit encore éloigné \v — a Mon cher papa ^^ , lui écrivait en même temps sa fille aînée, âgée de neuf ans, et maman languit fort après papa, et elle voudrait bien qu'il fût de retour, et nous autres aussi. Tous les parents font leurs recommandations à papa, et nous buvons chaque fois à sa santé ^. »
Quelques mois plus tard, les tendres inquiétudes de l'épouse se manifestent avec une anxiété croissante. De Witt est en pleine mer, à bord du vaisseau de Ruyter, en face de l'ennemi, et se montre impatient deTattaquer. WendelaBickerlui demande delà rassurer, le priant «de lui faire connaître la vérité et de ne pas la tranquilliser par un rien^ « . Dans une autre lettre ^, elle témoigne sa reconnaissance des bénédictions de Dieu et du bien-être de son mari : « Pour moi « , ajoute-t-elle , « ce sera un bonheur inouï de vous revoir en bonne santé, et j'attendrai ce moment avec impatience; vous m'avez témoigné le désir de recevoir une lettre de ma main, et je n'y aurais pas manqué , si je n'avais pas pensé que vous savez que nous sommes tous en bonne santé ici. Votre petit garçon, qui a eu la fièvre, est maintenant tout à fait guéri. Quant à moi, aux autres enfants et amis, nous nous portons tous bien. « Quoiqu'elle n'accorde en général, dans sa correspondance, aucune place aux
1 L. Wendela Bicker à de Witt, 22 juin 1665.
2 L. d'Anna de Witt à de Witt, 29 juin 1665. — Les lettres de la jeune fille à son père (1. d'Anna de Witt, 23 et 29 avril 1665; 5 juillet 1666 : Archives du royaume, et Collection Hœufft Van Velsen) sont écrites couramment en français, avec le style et l'orthographe d'un enfant, et portent pour adresse : « Monsieur, Monsieur mon Papa. »
^ L, Wendela Bicker à de Witt, 18 septembre 1665. ^ Ihid., 12 octobre 1665.