CHAPITRE VIII
affaires publiques auxquelles elle restait étrangère, se contentant de donner les nouvelles de la famille, elle rend compte à son mari des bruits ridicules qu'on a fait courir « qu'il se serait battu avec Tamiral Ruyter, qu'il avait élé pendu sur le rivage » , et ajoute noblement : « Vous n'avez pas besoin de vous en inquiéter ; si on fait le bien, on peut élever la tête avec tranquillité. Maintenant " , écrit-elle en finissant, « nion cœur vous souhaite un bon voyage ainsi qu'à la flotte entière, et un retour heureux pour lequel je prierai le bon Dieu, qui sait le mieux ce qui sert au salut. « L'année suivante, le Grand Pensionnaire ayant été de nouveau obligé de la quitter ' pour aller mettre ordre aux diff'érends survenus entre les chefs de la flotte, elle s'en plaignait doucement, lui prometlant ce de surmonter le désir intempestif qu'elle avait de son retour îi . ce Je m'estime heureuse « , lui déclarait-elle % ce d'avoir un époux qui fasse passer le service du pays avant ses affaires particulières, et je dois avoir de grandes raisons pour me tenir satisfaite. Je travaillerai donc à me montrer calme en toute circonstance, en apprenant de plus en plus à vous imiter. »
De Witt avait Pâme trop virile pour se laisser jamais atteindre par les défaillances de la tendresse conjugale auxquelles sa femme pouvait quelquefois céder, et il ne cessait de Tencourager à y résister, ce J'ai appris avec plaisir » , lui écrivait-il ^ pendant son expédition navale, ce votre résolution de recevoir avec soumission de la main de Dieu tout ce que Sa Divine Majesté voudra nous envoyer. Je prie Dieu le Seigneur de vous y fortifier de plus en plus; il faut le remercier de la grâce qu'il daigne répandre sur nous en cette occasion, étant aussi consolé et aussi plein décourage que je l'ai jamais été pendant toute ma vie, dans une affaire quelconque, reposant la nuit comme d'ordinaire, sans m'éveiller. J'espère qu'il en sera de même pour vous, dès que le premier changement sera passé un peu. Ne nous opposons en quoi que ce soit au coup qui peut menacer; mais confions-nous en Dieu, et recevons avec gaieté de cœur tout ce qu'il lui plaira de nous envoyer. Vous n'avez pas à
1 Juin 1666.
2 L. Wendela Bicker à de Witt, 24 juin 1666.
3 L. de Witt à sa femme, 17 août 1665. — Cette lettre est publiée dans Sie- GENBECK, lets ovev J. de Witt : Magazijn voor Wetenschappen, Kiinsten en Letteren, 1823.
VOUS inquiéter de moi, car vous pouvez être assurée que tout ira bien pour moi dans la vie comme dans la mort, et dans ce dernier cas, infiniment mieux que dans le premier. » C'était là comme le cri d'une âme délachée du désir de la vie par la fatigue de la lutte; mais il s'empressait de l'étouffer, et l'afifection reprenant vite le dessus, l'époux et le père reparaissaient sous le personnage de l'homme public. Après s'être déclaré prêt à mourir sans regrets, il se hâtait d'ajouter : « Ne craignez pas néanmoins que je néglige, en n'employant pas toute la prudence convenable, de conserver ma vie pour ma patrie et pour ma chère famille. En priant Dieu tout-puissant de vous donner confiance et de vous animer de son esprit, je terminerai, et je resterai votre humble serviteur et fidèle mari . îj
Treize années d'un heureux mariage lui avaient donné huit enfants, dont deux étaient morts en bas âge ', et dont le dernier, Jacob*, filleul de son grand -père, n'avait encore que quelques mois. La fortune dont il faisait un emploi modeste avait complété pour lui le bonheur de la vie conjugale. L'héritage qu'ilavait recueilli de sa belle-mère ', et qui s'ajoutait à la dot de sa femme, était évalué dans un inventaire de famille à 178,174 florins. Il en profita pour joindre à ses seigneuries * l'important domaine de Heckendorp qu'il acquit, moyennant payement à échéance, de l'un des nobles de la province de Hollande , le comte de Mérode ^ Par l'entremise de son beau-frère Deutz '^ avec lequel il entretenait une correspondance suivie, des placements avantageux augmentèrent son patrimoine , et celui qu'il laissa après sa mort à ses enfants ^ fut, par suite d'accroissements irréprochables, de 492,660 florins. La nouvelle demeure qu'il occupait depuis six ans ', de simple apparence, mais spacieuse ^ , lui coûtait un loyer de 250 florins. Quelques
1 C'étaient deux filles : Catherine, née le 30 août 1659, et morte à six ans, le 20 novembre 1665, et Elisabeth, née le 6 juin 1664, enterrée le 18 février 1667.
2 Né le 10 novembre 1667.
* V. ch. V, p. 308.
^ L. de Witt au comte de Mérode, 30 octobre, 2 novembre 1662 : Archives du royaume.
^ L. de Witt à Deulz, 1656-1663 : Archives du royaume.
^ l^" novembre 1660.
^ Dans Hofstraat, en face d'Hofsingel , auprès de la place duBinnenhof; c'est la