CHAPITRE VllI
arbres l'ombrageaient sur le devant, et le jardin qui s'étendait derrière rhabitation était réuni par un pont à celui qui ornait la belle résidence du prince Jean-Maurice de Nassau ^ Le Grand Pensionnaire était ainsi devenu le voisin du prince d'Orange, qui avait continué d'habiter Tancien palais de ses pères, où siégeaient les États; il faisait dés lors partie de la même société de quartier à laquelle il paya pour son droit d'entrée une somme de quarante florins. Ce fut en leur qualité de sociétaires que le fils du dernier stathouder et le premier ministre de Hollande, pratiquant tous deux les mœurs bourgeoises de leur pays, se rencontrèrent au repas solennel de la corporation^ auquelJean de Witt assista avec sa femme. Cette douce vie d'intérieur fut trop tôt brisée, et la douleur du veuvage vint assombrir prématurément pour Jean de Witt les joies domestiques. Wendela Bicker, fatiguée de sa féconde maternité, et mal remise de la naissance de son dernier enfant, venait de perdre sa plus jeune fille, âgée de deux ans ^ Elle était séparée de ses autres filles, Anna, Maria et Agneta, auxquelles elle faisait suivre un traitement * auprès de Bois-le-Duc, à Oirschot, chez le célèbre médecin Arnold Fey, qui avait été, deux ans auparavant, appelé en France par Louis XIV auprès de sa mère Anne d'Autriche. Jean de Witt venait de la conduire à Amsterdam dans sa famille % et elle se disposait à se rendre avec lui à la maison de campagne d'une de ses sœurs, quand elle fut subitement atteinte d'une indisposition qui, changeant ses projets, la fit revenir à la Haye. Sa maladie suivit en deux jours une marche si rapide, qu'elle désira faire ramener ses enfaijts auprès d'elle. Jean de Witt les envoya chercher en toute hâte par l'un des clercs attachés à sa personne, Bacherus; il pria le médecin qui les soignait de donner ses instructions par écrit pour la guérison de sa troisième fille, Agneta®, et les
maison qui porte aujourd'liui le n^ C9 : Notice de M. Veegens sur les habitations de J. de Witt , dans le deuxième volume des communications de la Société pour l'histoire de la Haye, 1865.
' Le palais du prince Jean-Maurice est aujourd'hui celui du Musée. Voir p. 64.
2 23, 24, 25 novembre 1665.
3 C'était une deuxième fille, du nom d'Elisabeth, née le 8 août 1666, et qui mourut à deux ans, le 21 juin 1668.
^ Agneta avait une maladie de peau qui s'était portée à la tête. Anna, dont la taille se déformait, devait suivre un traitement orthopédique.
5 L. de Wilt à sa fille Anna, 30 juin 1668.
6 L. de Witt à Fey, 30 juin 1668.
invita à un prompt retour, enadressantàFaînéede ses filles la lettre suivante' : <t Votre chère maman, dont la maladie a continué, a déclaré qu'elle était pressée d'avoir ici votre compagnie et celle de vos sœurs que je recommande, avec vous à la protection de Dieu, en restant, ma chère fille, votre père affectionné. » Elles arrivèrent trop tard pour la revoir. Le lendemain du jour où leur père les avait rappelées, leur mère était morte ^; elle n'était âgée que de trente-deux ans.
Cinq jours plus tard % les deux familles en deuil étaient réunies pour les obsèques, et le cercueil de Wendela Bicker allait prendre place dans le caveau de la nouvelle église*, où il n'attendit que quatre ans celui du Grand Pensionnaire. « Monsieur « , lui écrivait en français ^ l'ambassadeur d'Angleterre, le chevalier Temple, devenu son ami, depuis qu'ils avaient négocié tous deux la Triple Alliance, ce ayant pris tant de part à vos bonheurs, et aux applaudissements que le monde vous a toujours si justement donnés, il n'est que trop raisonnable que je la prenne aussi en vos pertes, et que je vous dise avec autant de peine que de vérité combien j'ai été touché de la dernière que vous venez défaire. J'ai assez remarqué que votre domestique vous a toujours relâché des fatigues que la chose publique vous a données, et qu'au lieu des divertissements qu'on cherche le plus souvent dans le vicieux ou l'extravagant, vous avez toujours trouvé les vôtres dans les entretiens innocents de l'amitié conjugale et paternelle. J'ai vu aussi avec quel bonheur vous vous étiez déchargé des soins du ménage sur une dame qui ne vit plus à cette heure que dans le souvenir et l'estime de tous ceux qui l'ont connue, et par là je ne sais que trop combien cette perte vous doit sensiblement affliger, et qu'il n'y a ni justice ni bonne grâce à vous vouloir sitôt consoler là-dessus. C'est pourquoi je dirai seulement que, sans cette occasion si triste, vous auriez manqué la plus grande, pour montrer la force de l'âme qui se voit quelquefois plus facilement surmontée par les accidents du cabinet et de la maison,
1 L. de Witt à sa fille Anna, 30 juin 1668.
2 Dimanche l^r juillet 1668.
3 6 juillet 1668.
^ Jean de Witt avait acheté ce caveau, inscrit sous le n» 77, pour 400 florins, e 19 novembre 1663, pour y enterrer le premier enfant qu'il avait perdu. (Extrait u registre d'enterrement de la nouvelle église.)
^ L. man. Temple à de Witt, 3 juillet 1668 : Archives du royaume.