CHAPITRE VIII
que par ceux du palais ou de la guerre : car, par ces dernières, on s'endurcit tous les jours ; mais on s'attendrit infiniment par les autres. Je vous prierai donc de ne pas négliger cette occasion de votre gloire, et de ne pas laisser vos regrets vous faire oublier que vous avez dès longtemps épousé le bien de votre patrie, et même de la chrétienté à qui vous devez toutes vos caresses et vos diligences. 5) C'était là l'oraison funèbre du bonheur disparu, prononcée par celui qui en avait été l'heureux témoin. Les lettres de condoléance, pieusement conservées par de Witt dans les registres de sa correspondance, se multiplièrent : les amis de la famille, les amis politiques, tels que Beverningh, de Groot; les principaux personnages de l'Etat, le prince Jean-Maurice de Nassau, Ruyter, lié à de Witt par un étroit altachement; la veuve du feld-maréchal de Bréderode, sœur aînée de la Princesse Douairière; les ambassadeurs et les ministres étrangers, entre autres le baron de Pelnitz, envoyé extraordinaire de l'électeur de Brandebourg, le comte d'Estrades et de Lionne, s'associèrent à l'affliction du Grand Pensionnaire.
Il s'efforçait de la dominer, en tenant compte, soit des consolations religieuses qui lui étaient données, soit des encouragements qui l'invitaient à reprendre possession de sa force de caractère et de sa fermeté d'âme, u Monsieur «, répondait-il à de Lionne \ « quoique j'aie à rendre grâces à Dieu de m'avoir appris, dès ma jeunesse, à conformer ma volonté à la sienne et à n'augmenter pas mon mal par des regrets et des vœux inutiles contre sa disposition, je dois pourlant avouer qu'en l'affliction domestique dont il m'a voulu visiter, je ressens beaucoup de satisfaction de ce que mes amis me prêtent la main pour me soutenir et tâcher d'empêcher que je ne chancelle. « Mais il ne se sentait pas moins accablé par le coup qui le frappait, en lui enlevant « celle qui faisait la véritable moitié de lui-même^ 51 . — «Vous savez» , écrivait-il à madame de Bréderode % « combien les peines de cette nature sont sensibles, et vous avez appris à avoir pitié de ceux qui en sont atteints. » Rien de plus navrant que la mélancolique expression de ses plaintes, telles qu'elles
1 L. de Witt à de Lionne, 26 juillet 1668.
2 L. de Witt à Temple, 6 juillet 1668.
3 L. de Witt à madame de Bréderode, 11 juillet 1668. — Voir Combes, Mélanges historiques, p. 331.
s'épanchent dans la lettre qu'il écrivait à Temple \ ci Vous savez w , lui disait-il, « la grandeur de mon affliction , puisque vous savez celle de la perte inestimable que j'ai faite. J'ai tâché de donner à mes pensées des occupations capables de les divertir d'un objet qui faisait autrefois mon plus grand contentement et qui fait aujourd'hui toute ma douleur; mais je trouve que les affaires ne font qu'engourdir le mal et ne le guérissent pas. S'il y a un remède capable de fermer la plaie, ce serait sans doute celui qu'y applique la main bénigne et salutaire que vous me prêtez. Elle se fait sentir, je l'avoue, parce qu'elle sonde la plaie; mais elle y met ensuite un baume qui l'adoucit et en soulage la douleur. Je la reçois comme je le dois, et je lâcherai de faire mon profit de vos consolations, en combattant ma faiblesse avec la force de vos raisons que vous dictent non-seulement la philosophie chrétienne dont vous faites profession, mais aussi la très-fidèle amitié dont il vous plaît de m'honorer. w Les dernières satisfactions de la vie publique qu'il allait recueillir ne pouvaient lui rendre le bonheur qu'il avait perdu.
Toutefois il ne pouvait oublier, ainsi que Temple l'en avait fait souvenir ^, « qu'il avait aussi épousé le service de son pays « . Les Etats de Hollande l'obligèrent à continuer ses fonctions, et lui renouvelèrent une fois encore le témoignage de leur confiance. Au lendemain de la conclusion de la Triple Alliance qui était son œuvre, ils ne pouvaient se passer de la direction que leur Grand Pensionnaire donnait aux affaires étrangères, et ne se résignèrent pas à lui accorder une démission qu'il demandait avec de pressantes instances. La durée quinquennale de sa charge étant expirée, de Wittleur fît, suivant l'usage, a ses excuses des fautes involontaires qu'il avait pu commettre « , et leur demanda « de lui tenir compte de ses bonnes intentions « . Les États y répondirent en le remerciant solennellement de sa conduite \ Ils déclarèrent qu'ils le considéraient comme ayant bien mérité de la république et de la province de Hollande, et le Grand Pensionnaire étant sorti de la salle de l'assemblée pendant' qu'ils délibéraient, ils l'y firent rentrer pour
' L. de Witt à Temple, 27 juillet 1668. — Voir Combes, Mélanges historiques, p. 334.
2 L. Temple à de Witt, 3 juillet 1668.
3 Résol. Hollande, 19 juillet 1668.
CHAPITHE VIll. 525
lui ilcnuer connaissance de leur résolution, qui était sa plus belle récompense. Elle leur paraissait insuffisante. Après avoir, dans la même séance, renvoyé aux commissaires qui avaient déjà rédigé ses précédentes instructions Texamen de celles qui devaient régler l'exercice de ses nouveaux pouvoirs, ils chargèrent les conseillersdéputés de leur faire connaître les services extraordinaires dont ils lui étaient redevables, afin d'être mis en mesure de les rémunérer.
Huit jours après ', Jean de IVitt était réélu à l'unanimité Grand Pensionnaire, et dans la semaine suivante, les Etats lui votaient une large gratification comme témoignage de leur reconnaissance^ Il n'avait touché, depuis quinze ans, que 3,000 florins (6,450 fr.) pour son traitement annuel de Grand Pensionnaire, auquel il avait ajouté, depuis huit ans, le produit de ses deux charges de lieutenant des fiefs et de garde des sceaux de la province, qui lui valaient un supplément de 3,000 florins. Il avait sans doule à sa disposition, pour sa correspondance diplomatique et pour toutes ses informations particulières, une assez large part de fonds secrets qu'il évaluait lui-même à 80,000 francs par an. Mais il les épuisait, et au delà, en les employant à payer les secrétaires particuliers qu'il chargeait de rédiger ou de copier des dépêches confidentielles, sans reculer jamais devant aucune dépense pour obtenir les communications qui pouvaient servir les intérêts de la république ^ C'est ainsi qu'il offrait, dès la première année de sa charge, jusqu'à 300 florins pour avoir connaissance des instructions données à l'ambassadeur de France Chanut \ Il payait lui-même ses ports de lettres, tandis que le grand pensionnaire Barneveldt se les faisait rembourser moyennant une indemnité de 500 florins par an. Il ne se faisait indemniser que des frais de copie, dont il avait fait réduire le prix de quatre sous à trois sous la feuille. Il prenait à son compte jusqu'aux dépenses de chauffage et d'éclairage de ses employés. Il se logeait à ses frais, et ne laissa pas donner suite au projet de construction d'une habitation qui aurait servi de résidence à ses successeurs, tt Quoique ses biens soient fort médiocres i? , écrivait
1 Résol. Hollande, 27 juillet 1668.
2 Ibid., 3 août 1668.
3 L. man. Pomponne, 17 avril 1670 : Archives aff. étr. ^ L. de Witt à Boreel, 27 novembre 1653.
un ambassadeur de France \ « Ton ne remarque pas qu'il se préoccupe de les accroître. « Jean de Witt mettait son orgueil à continuer les traditions de fier désintéressement léguées par les meilleurs citoyens d'Athènes et de Rome aux grands serviteurs des pays libres.
Les Etats de Hollande se sentirent humiliés de la condition pécuniaire si parcimonieusement faite à leur premier ministre. Ils ne voulurent pas consentir à le traiter moins largement que leur receveur général, qu'ils payaient 5,000 florins et auquel ils tenaient compte d'une indemnité de loyer. Ils doublèrent son traitement, en le portant, à 6,000 florins (12,900 fr.)^, complétés parle traitement de ses deux autres charges % et ne s'arrêtèrent pas à cette libéralité : ils voulurent que de U itt en profitât à titre rétroactif, depuis son entrée en fonction, et sur le rapport des conseillers-députés qui énumérait tous ses services, ils lui votèrent une allocation de 45,000 florins. Cette gratification, calculée à raison des quinze dernières années de son ministère, correspondait à un traitement supplémentaire de 3,000 florins par an, et lui valait, pour le passé, la jouissance d'un traitement égal à celui des 6,000 florins qu'il devait désormais toucher. Les nobles, qu'il servait gratuitement comme pensionnaire de la noblesse dans l'assemblée des Etats, tinrent de leur côté à ne pas se montrer moins généreux. Ils lui offrirent la rémunération qu'il avait jusque-là refusée, et durent avoir recours à l'intervention des Etats pour l'obliger à recevoir un don de 15,000 florins. En payement de ces diverses sommes, il reçut des inscriptions de rente. Les Etats complétèrent leurs témoignages de satisfaction en lui renouvelant Vacte d'indemnité, avec la promesse d'un siège à l'une des cours de justice, après sa sortie de charge *. Le mois suivant, après avoir obtenu, comme de coutume, l'autorisation du conseil de Dordrecht dont il continuait à être le député, Jean de Witt accepta sa quatrième nomination de Grand Pensionnaire, qui devait lui coûter la vie ^
Loin de rechercher les profits qu'elle lui valait, il avait demandé à ses amis de restreindre la mesure des largesses pécuniaires qui
* Chanut, Mém. man., 1653 : Archives aff. étr.
2 Résol. Hollande, 27 juillet 1668.
3 Voir p. 525.
* Résol. Hollande, 28 août 1668.
5 Ibid., 15 septembre 1668.