CHAPITRE VIII. 53i
pensait, autant que faire se peut, d'entretenir aucune correspondance, autrement que par les ambassadeurs et envoyés des États ^ v . Il ne laissait jamais échapper Toccasion d'informer ceux qui s*adressaient à lui pour obtenir des faveurs, qu'il n'avait d'autre pouvoir que celui de proposer des résolutions aux États et de conclure, en leur nom, celles qu'ils avaient votées ^ La lettre suivante, qu'il écrivait à l'ambassadeur des Provinces-Unies en Angleterre, donne la mesure de ses scrupules : a Attendu « , lui observait-il ' « qu'il ne vous est pas inconnu combien le caractère hollandais prend impression de la crainte qu'un ministre ne s'arroge trop, et ainsi qu'on dit, ne joue au maître, et aussi combien cette impression est fâcheuse dans une libre république pour tous ceux qui participent au gouvernement, et principalement pour ceux dont les fonctions ne sont qu'un ministère temporaire, je vous prie désormais, dans vos dépêches, de ne faire aucune mention de ma personne. » Il aimait l'exercice du pouvoir, mais en évitait l'ostentation. L'autorité qu'il exerçait, comme ministre électif d'une république, faisait rechercher son amitié par les rois et leurs conseillers, en même temps que sa renommée donnait aux plus illustres personnages du temps le désir de le connaître et de s'entretenir avec lui. Une dépêche manuscrite d'un ambassadeur de France envoyé à la Haye à la fin du dix-septième siècle, M. de Callières, nous fait connaître le curieux récit d'une entrevue entre le Grand Pensionnaire et le cardinal de Retz, tel qu'il l'avait recueilli d'un ancien ami de Jean de Witt, M. de Dickeritt '*. « Le cardinal de Retz «, écrit-il, « étant caché en Hollande, résolut de voir M. le Pensionnaire et de se découvrir à lui avant de quitter ce pays ; c'était en 1666. Il alla en habit de bourgeois à son audience, dans sa maison de la Haye, et après avoir laissé passer les plus pressés, il le tira à part, lui disant qu'il était un étranger qui désirait l'entretenir en particulier. Le Grand Pensionnaire, sans demander qui il était, le pria de passer dans son cabinet, où l'étant venu trouver aussitôt
^ L. au prince de Furstemberg , 23 janvier 1668, — A l'électeur de Saxe, avril 1668.
*^ L. au prince de Tarente , 27 juillet 1662. — Au comte de Furstemberg, octobre 1662.
^ L.-de Witt à Beverwaert, ambassadeur en Angleterre, 7 avril 1662,
^ L. de M. de Callières à la marquise d'Uxelles, 31 janvier 1697 ; Man. Gai-» gnières, fol. 175, Bibl. nat.
après, M. le cardinal de Retz lui dit : ce Je sais, monsieur, que lous u êtes Français d'inclination et que vous gardez de grandes mesures (c avec la cour de France ; que M. d'Estrades, qui est en ce pays « ministre de France, est mon ennemi et ferait toutes choses pour « m'avoir à sa disposition. Je sais, de plus, qu'il est votre ami parce ticulier. Cependant, je ne puis sortir de ce pays sans voir et con- « naître un homme de votre mérite, et sans vous témoigner l'estime u que j'ai de votre vertu , en me découvrant à vous. Je suis le carce dinal de Retz qui ai le malheur d'être tombé dans la disgrâce du ce Roi; ne me refusez pas le plaisir de m'entretenir une après-dînée Cl avec vous. ^ Le Grand Pensionnaire, touché de sa conOance, lui en fit de grands remercîments et lui dit qu'afin d'avoir plus de liberté de l'entretenir, sans le compromettre, il le priait de vouloir se trouver, à quelques jours de là, dans une maison de campagne qui élait à lui , et où il ne manquerait pas de se rendre pour l'y recevoir. Le cardinal de Retz avait dit depuis, en Fiance, à M. de Dickeritt qu'il n'avait pas été moins charmé de son étendue d'esprit que de sa douceur et de sa modestie. ^
La supériorité de son talent et l'éléiation de son caractère le rendaient d:gne d'occuper le premier rang, ce II n'y avait rien qui put lui échapper », disait de lui un juge bien compétent pour l'apprécier, Ruyter * . Il lui suffisait de vouloir comprendre pour tout savoir. Sa connaissance approfondie des intérêts divers des principaux Etats, et la souplesse d'esprit qui lui était naturelle, lui avaient permis de devenir, sans longue préparation, l'un des premiers négociateurs de son temps. Il savait prévenir les difficultés diplomatiques aussi bien que les surmonter, et ne cessait de recommander aux envoyés de la république, dans leur conduite comme dans leur correspondance, une circonspection qui ne laissât aucune prise aux plaintes des cours étrangères ^. Son habileté lui permettait de tirer parti des situations qui paraissaient les plus inextricables, ce L'exemple à suivre » , écrivait-il à Van Beuningen % uest celui des pêcheurs qui tiennent leurs lignes dans l'eau, si troublée qu'elle soit, afin que le poisson, s'il se présente pour mordre à l'hameçon, les trouve
* Brandt, Vie de Ruyter, p. 440.
- L. de Witt à Bruynincx, 2 octobre 1670. Wicquefort, t. IV, p. 62." 3 L. de IVitt à Van Beuningen, 2 septembre 1653. Voir Knottenbelt. Geschiedénis der Staatkunde van J. de VI/^itt, 1861, p. 58,