CHAPITRE II
vement die Witte (Le Blanc)^ de IVilte au quinzième siècle, et au seizième siècle de Witt*. Ses armes héréditaires représentaient deux lévriers à la poursuite d'un lièvre. Dès la troisième génération, au quinzième siècle, elle exerçait les charges municipales et faisait partie des notables de la ville de Dordrecht, à laquelle elle donna tour à tour des conseillers, des échevins, un bourgmestre. Elle compta parmi ses membres des prêtres catholiques, des prieurs de monastères, des religieuses, dont Tune appartenait au couvent de Sainte-Agnès, établi dans la ville. La bibliothèque de Dordrecht a conservé un missel offert au commencement du quinzième siècle par Tune des plus anciennes aïeules de Jean de Witt.
Son grand-père, Corneille de Witt, contemporain de Tavénement de Guillaume le Taciturne, fut le premier de sa famille qui professa la religion réformée : après avoir reçu, dans différentes élections municipales, le témoignage de la confiance de ses concitoyens, il fut appelé tour à tour à siéger dans l'assemblée des États de Hollande et dans celle des Etats généraux. Son père, Jacob de Witt ^, né le 7 février 1589, mort le 10 janvier 1674, et qui survécut plus d'un an à ses glorieux fils, avait trois sœurs et deux frères, dont l'un, Andréa exerça par intérim, pendant quelques mois, la charge de Grand Pensionnaire de la province, après la mort d'Olden-Barneveldt *, et devint ensuite conseiller à la cour de Hollande. Jacob de Witt avait fait partie, dès sa jeunesse, du conseil de Dordrecht. Longtemps échevin, il avait été appelé à la charge de bourgmestre et fut six fois réélu. Receveur des droits, intendant des digues et conservateur de la bibliothèque de la ville, il s'était en outre signalé dans les négociations étrangères et dans les délibérations des assemblées. Désigné pour faire partie des ambassades envoyées en Danemark et en Suède ', il reçut de la reine Christine une médaille en or, portant d'un côté le portrait
* Ces détails et quelques-uns de ceux qui suivent sont mentionnés dans le récent ouvrage de M. Geddes : the Administration of J. de Witt. .La Haye, 1879.
2 II était né en 1545, et mourut en 1622.
3 André de Witt, beaucoup plus âgé que Jacob de Witt, mourut à soixantequatre ans, en 1637. Jean de Witt, son autre frère, mourut à vingt-neuf ans, en 1615. L'aînée de ses sœurs, Lydia, fut mariée en premières noces à Van Wesel; en secondes noces à de Hoog. La seconde, Alith, épousa Pompée de Rooven; la troisième, Cornelia, Van Hoogeveen, bourgmestre de Leyde.
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royal enrichi de diamants, de Tautre les armes du royaume. Revenu en Hollande, Jacob de IVitt fut envoyé comme député de Dordrecht aux États de la province, les représenta aux tltats généraux et fut chargé de nouvelles négociations diplomatiques auprès des villes hanséatiques *. « Austère de mœurs; devenu, en vieillissant, un peu misanthrope; fuyant les entretiens au lieu de les rechercher, et ayant grand goût pour la solitude ^ » ; aimant vivre en Ini-même dans le recueillement de sa foi religieuse, il n'avait aucune habitude de luxe et demeurait à Dordrecht dans une maison de simple apparence ^. André Colvius, l'un de ses contemporains, l'appelait ce l'honneur de sa ville natale* ^^ . Son portrait, peint dans le grand style de Rembrandt, le représente sous les traits d'un vieillard habillé de noir, portant la tête haute, ayant les mains maigres, les doigls longs et effilés, le regard sévère, le maintien roide et fier. Sa femme, Anna Van de Corput, née le 24 avril 1600, mariée à seize ans, le 9 octobre 1G16, appartenait à une grande famille de Brabant. Elle était fille d'un échevin de Bréda. Sa mère, Marie Biiysen, s'était mariée en secondes noces avec Jean Berck, secrétaire de la ville de Dordrecht, ambassadeur en Angleterre et à Venise. Elle avait quatre sœurs : l'une, Maria, qui vécut jusqu'à un âge très-avancé, et avec laquelle Jean de Witt entretint toujours une correspondance très-suivie, avait été mariée en premières noces à Van der Meer, conseiller à la cour de Hollande * ; la seconde, Gerlrude, était la femme de Corneille Van Sypesteyn, membre du chapitre d'Ltrecht, l'un des protecteurs de la jeunesse de Jean de Witt*; la troisième, Cornelia, avait épousé Quentyn de Veer, qui fut bailli de la Haye; enfin la plus jeune, Antonia, était mariée à Anthony Vivien, dont le fils fut le plus fidèle compagnon
2 De Guiche, Mémoires, t. I'''', Introduction, p. 94, édition de 1744.
^ Dans le Geostekerks-Bnart.
'^ André Colvius, Carmen pvo restituta valetudine Annœ Corputiœ, uxoris amplissimi viri Jacohi IVithii, senatoris iirhis Dordrechtiiiœ , cité dans l'ouvrage de Bevervvijck, De vitœ termina.
^ Elle épousa en seconde noces Charles Looten.
^ La descendance de Corneille Van Sypesteyn s'est conservée jusqu'à nos jours. Elle était encore dernièrement représentée par deux frères : l'un , Cornelis Van Sypesteyn, capitaine d'artillerie, auteur de différentes notices historiques et d'un ouvrage fort estimé sur la défense des Pays-Bas, mort en 1867; l'antre, Ascanius Van Sypesteyn, gouverneur de Surinam, qui a réuni la collection la plus complète des généalogies et des souvenirs de sa famille.
de Jean de VVilt, dans la bonne et dans la mauvaise fortune'.
Anna Van de Corput est appelée « pieuse et sévère i' par les amis de la maison '; son portrait ^ la représente, jeune encore, dans un riche costume, sous les traits de ces belles matrones flamandes dont les grands peintres du temps ont consacré le type. Elle avait pris le plus grand soin de l'éducation de ses enfants. Elle encourageait leurs premières études, et si elle ne vécut pas assez pour jouir de leur grandeur, elle eut le mérite de lavoir préparée '^. Elle mourut à quarante-cinq ans, le 22 janvier 1645, loin de son mari, retenu pour le service de la république dans une ambassade en Suède, et fut enterrée dans la cliapelle de Sainte-Catherine de la cathédrale de Dordrecht, Jacob de Witt, en apprenant la mort de sa femme « avec un tremblement de tous ses membres « , écrit-il dans le procès-verbal de son ambassade, adressa à ses collègues la lettre suivante, qui donne le témoignage de ses pieux sentiments : « Hier, j'ai ouvert mes dépêches; j'y ai appris avec une grande confusion qu'il avait plu à Diea tout-puissant d'appeler ma chère et digne femme dans son saint royaume. Quoique j'aie été élevé à croire et que je comprenne bien que tous les événements venant de la volonté de Dieu doivent être pris pour bons et agréés, je me trouve néanmoins affligé au delà de toute mesure, de telle sorte que je suis résolu à partir immédiatement pour Calmar, afin de me donner quelques jours, pour mettre ordre à mes vêtements de deuil et essayer de calmer ma douleur ^ i)
La vie de famille avait, dès leurs premières années^ familiarisé les fils du bourgmestre de Dordrecht avec les affaires publiques, et elle leur faisait, en même temps rechercher les plaisirs de Tesprit, auxquels la société hollandaise prenait goût. Jacob de Witt, en sa qualité de curateur de l'école latine de Dordrecht, réunissait
1 Maria Van de Corput mourut le 2 novembre 1671 ; Gertrude, le 25 août 1649 ; Cornelia, le 10 mai 1672; Antonia, le 4 février 1656.
2 André Golvius. Voir Carmen cité p. 84, note 4.
3 Les originaux de son portrait et de celui de son mari, peints par Baan, sont conservés à Leyde et appartiennent à la Collection de lAI. Hoog, descendant de la famille. M. Wintgens, membre de la seconde chambre des Etats généraux, en possède les copies à la Haye.
'i Aucune lettre entre la mère et les fils n'a pu être retrouvée.
^ L. man. de Jacob de Witt à Sonck et Cortenhove, l^"" mars 1645. Ses deux beaux-frères, Vivien et Sypesteyn, furent nommés, en son absence, tuteurs de ses fils. (9 mars 1645.)
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dans sa maison les pasteurs, les professeurs, les savants, les écrivains de la ville \ Anna Van de Corput était liée elle-même avec beaucoup de pasteurs distingués de TEglise calviniste, avec le célèbre médecin et professeur Beverwijck , dont les recueils du temps reproduisent les vers latins et même les vers grecs destinés à célébrer les joies ou les douleurs de sa vie domestique. Elle tenait dignement son rang au milieu de ses illustres contemporaines, vouées avec ardeur au culte des lettres et qui , d'après les éloges du temps, « faisaient de la ville de Dordrecbt le trône des Muses ainsi que le paradis des arts m . C'étaient Anna Van Blockland, à qui Bevervi^ijck dédiait son ouvrage intitulé : VEcccellence du sexe féminin; Maria de Witt, qui, à Tàge de seize ans, entretenait avec Cats une correspondance en vers; Anna-Maria Van Scburman, qui joignait la culture des arts à la connaissance des langues anciennes et modernes '; Margaretba Godewijck , la plus célèbre de toutes, initiée aux plus savantes études de philosophie et d'astronomie, y joignant les dons de rimagination, écrivant en vers latins, français, hollandais, et surnommée « la Perle précieuse de la couronne virginale de la ville » . Les hommes d'Etat de Dordrecbt, Jean Van de Corput, aïeul maternel de Jean de Wilt; Jean Berck, second mari de sa grand'mère maternelle; Ruysch, Halewyn, Slingelandt, se donnaient rendez-vous dans ces doctes compagnies, dont le Mécène, Corneille Van Beveren, leur offrait une aimable hospitalité dans sa demeure de Develstein ^ Les étrangers les plus illustres étaient attirés depuis longtemps à Dordrecbt par le prestige de cette renommée littéraire ; les registres municipaux y constatent le passage de Guy Patin, de Montaigne, de Descartes, à qui la solution d'un problème géométrique avait valu l'amitié d'isaac Beeckman, grand mathématicien et philosophe, recteur de Técole latine de la ville. Jean de Witt avait pu ainsi, dès son enfance, mettre à profit, dans l'intimité de la vie domestique, ses relations avec une société d'élite , qui ne pouvaient manquer d'être favorables au prompt dévelopement de son esprit.
Il avait, ainsi que son frère Corneille, fait ses premières études à Pécole latine de Dordrecbt, dont les enseignements jouissaient
^ ScHOTKL, Oud-Hollandsch Huisgezin. — Id. Geschiedkundige Letter. 1840. 2 ScHOTEL, Vie d'Amia Maria Uan Schurman. 1853. ^ ScHOTEL, De illustre School te Dordrecht. 1857, p. 75.
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d'une célébrité justement acquise. Avant la peste de 1635 qui décima maîtres et élèves, elle était fréquentée par plus de six cents écoliers venus en grand nombre soit des différentes provinces de la confédération, soit même de France et d'Allemagne. Quand Jean de Witt y entra, les curateurs qui l'administraient venaient de l'inaugurer solennellement comme école illustre*, c'est-à-dire comme école supérieure, afin de tâcher d'arrêter le départ des élèves que la maladie contagieuse faisait rappeler dans leurs familles. Ils y avaient créé des chaires de physique, de médecine et de chirurgie, de langue grecque, de littérature et d'histoire, qu'ils avaient confiées aux plus savants professeurs, auxquels ils offraient un traitement de deux cents florins ^.
Le docteur Isaac Beeckman , victime de la peste, avait été remplacé : son successeur était le. pasteur Gaspard Parduyn, aimé et respecté par ses élèves avec lesquels, d'après un écrit du temps, « il n'employait ni la verge ni la férule ^ ^5 . Ce fut sous sa direction que Jean de Witt termina ses classes. Il commença par apprendre la langue et la littérature de son pays : elles lui furent enseignées par Pierre Godev[fijck , qui a laissé beaucoup de vers composés en l'honneur de la famille de Jean de Witt et adressés plus tard à son illustre élève. Jean Goris fut son professeur d'histoire. Les auteurs grecs et latins lui furent expliqués par Aîrraham Beeckman, frère de l'ancien recteur de l'école. Il joignit à la connaissance des langues de l'antiquité celle de l'anglais et surtout celle du français , qu'il parlait et écrivait avec une grande aisance. Son esprit flexible, sa mémoire facile, son jugement sûr se prêtaient aux connaissances les plus variées.
Son instruction religieuse n'avait point été négligée. La pieuse vigilance de ses parents en avait chargé le pasteur Pierre Wassen- ])urgh. Jean de Witt avait été nourri des doctrines de l'Eglise réformée, auxquelles son père et sa mère, qui appartenaient à la secte wallonne fondée par les protestants des Pays-Bas espagnols, étaient fidèlement attachés. Il y puisa une foi fortement trempée
1 1636. Voir De illustre School te Dordrecht, par Schotel.
2 Le docteur Van Wuysemburgh y enseignait la physique et le grec; le docteur Van Bevervvijck, la médecine et la chirurgie; le pasteur Jean Westenburgh , la littérature et l'histoire.
^ Schotel, De illustre school te Dordrecht, p. 80.
qui l'arma pendant toute sa vie contre les défaillances et les épreuves, et qui donne à ses lettres privées ou publiques une teinte de douce résignation. Sa piété se conciliait avec une grande tolérance : ce loin de témoigner aucune hostilité contre les catholiques » , écrivait un ambassadeur contemporain \ a il parut toujours enclin à leur accorder la plus entière liberté de religion. » Les opinions de ses maîtres et les relations de sa famille ^ lui firent en outre prendre parti pour la philosophie de Descartes. Le zèle emporté des pasteurs qui la combattaient ne pardonna plus tard à Jean de Witt ni ses doctrines cartésiennes , ni ses principes de modération ,qu i paraissaient contraires à Fortbodoxie protestante.
Sorti de Técole latine à seize ans, il fut envoyé avec son frère à l'université de Leyde % où ils furent inscrits tous deux le 24 octobre 1641*. Ils y demeuraient chez le professeur de droit Bernard Van Schooten, qui s'était fait antérieurement connaître à l'université de Franeker en Frise, et qui, d'après un témoignage contemporain, «jouissait de l'estime générale comme Iiomme, comme savant et comme précepteur ^)î . L'enseignement de l'Université se partageait en cinq Facultés : celles du droit, de la philosophie jointe aux sciences, de la théologie, des lettres et de la médecine. Jean de Witt suivit pendant quatre ans les cours de droit privé et public, en complétant en même temps, ses études mathématiques qu'il avait commencées à l'école latine^. Les registres de l'Université ne portent
* LisoLA, dans la Relation du 22 août 1672, où il rend compte du massacre des deux frères. Lisola, par Grossman, p. 52. Vienne, 1873.
2 Le gendre de sa tante maternelle, Maria Van de Corput, Heydanus, était l'un' des théologiens qui avaient pris le plus énergiquement parti en faveur de la philosophie de Descartes : la réaction orangiste qui suivit les événements de 1672 lui fit perdre sa charge de professeur à Leyde.
•^ Otto Hennius en était le recteur, pendant les années scolaires de Jean et Corneille de Witt.
^ L'album civium Academicorum de l'université de Leyde donne à Jean de Witt, en 1641, dix-huit ans, et à Corneille de Witt vingt ans, quoique Jean en eût seize et Corneille dix-huit. Etait-ce par erreur intentionnelle, pour donner à. Jeau de Witt, par un surcroît d'années, droit d'entrée à l'Université?
^ Voir SiEGENBEEK, Histoire de l'université de Leyde, t. II, p. 123, 124.
^ Les professeurs de Leyde, dont Jean de Witt doit avoir suivi les cours, étaient, avec Scotanus ou Van Schooten, Jacobus Maesteriius, professeur de droit; Anthonius Thysius, professeur d'éloquence et de droit, fondateur de la bibliothèque qui porte encore son nom; Adrien Heerebost, professeur de philosophie et de droit; François de Baan, professeur de physique; Borhennius, professeur de politique et d'histoire.